« Becky Chambers est-elle le dernier espoir de la science-fiction ? » titrait le magazine américain Wired en septembre 2021. Dans un monde « apathique de cynisme et de divisions », écrit l’auteur Jason Kehe, les fictions de Becky Chambers ont peut-être l’extraordinaire pouvoir de nous « réparer ». Autrice multi-primée, Chambers propulse son lecteur dans un imaginaire flamboyant, pétri de philosophie, de sciences et de grâce.
Née en 1985 de deux scientifiques (astrobiologiste et ingénieur satellite), elle bouscule le monde très codifié de la SF classique. Succès de librairie (15 000 exemplaires vendus pour Le Psaume pour les recyclés sauvages en France en 2022), Becky Chambers est peut-être la voix internationale la plus emblématique d’une SF dite « positive ».
Son œuvre s’inscrit dans la continuité du tournant anthropologique de la SF, amorcé notamment par Ursula K. Le Guin, tout en revisitant des thèmes traditionnels du genre, tels que les épopées spatiales comme chez Asimov, ou la relation humain/robot. Mais au-delà de cet héritage, c’est le propos résolument dissonant – politique et poétique – de Becky Chambers qui happe nos imaginaires. Car dans ses univers, dit-elle à Wired, « il ne se passe rien ». Ni actions héroïques ou guerres intergalactiques, ni rivalités et encore moins de colonisation spatiale. Mais plutôt une exploration profonde des émotions et des relations entre d’improbables personnages, dessinant les contours de mondes étranges, parfois dérangeants, mais aussi désirables.
En témoigne son space opera Les Voyageurs – dont le premier tome, L’Espace d’un an, l’a révélée au grand public en 2014 – dans lequel elle bouleverse à la fois horizons politiques et intimes. Débutant par un huis clos au sein d’un vaisseau et son équipage, dont la mission est de percer des trous de ver, le lecteur découvre dans cette tétralogie différents protagonistes humains ou aliens et leurs mondes.
Ici les Aandrisks à plumes et écailles aux mœurs libres, là les Aéluons, dont l’expressivité féconde se manifeste par les couleurs changeantes de leur peau, ou encore les Sianat capables de concevoir l’espace multidimensionnel. Ses personnages explorent différentes formes d’amours possibles, qu’elles soient inter-espèces ou avec les IA, questionnent les systèmes de domination, refusent les cadres établis, en créent sans cesse de nouveaux.
Dans ces espaces, les concepts d’identité, de mort, de parentalité, sont bousculés ; le partage des ressources, des mémoires et des savoirs travaille les relations parfois conflictuelles aux écosystèmes et aux autres espèces… « Nous dépendons tous de systèmes fragiles dépendant de millions de rouages interconnectés qui ne demandent qu’à s’abîmer et finiront par se casser » (Archives de l’Exode, p. 417), rappelle l’archiviste Isabel à Kip, un adolescent assoiffé d’émancipation dans une galaxie où l’humanité est devenue une espèce minoritaire et vulnérable.
Dans Histoires de moine et de robot, série de textes plus courts se déroulant sur la lune Panga, l’étrangeisation est abordée telle une parabole, par l’improbable compagnonnage entre Dex, un moine à thé non binaire, et un robot, tentant de répondre à une énigme existentielle : « De quoi les gens ont-ils besoin ? » Avec ce parti pris radical, l’autrice nourrit à travers ses textes l’idée que l’attention et le soin que nous portons à l’Autre (humain et non humain) expriment la seule manière possible d’être au monde. Une forme de gentillesse subversive qui invite à contempler le firmament par une nuit d’été, avec cette prière en tête : « Par les étoiles, l’espoir ».
Clea Chakraverty