De nos jours, un collectionneur enragé de disques vinyle, surtout algérois, des années 60, apprend par hasard l'existence d'un 45-tours dont il n'avait jamais entendu parler : Rêves de Gloire, par Les Glorieux Fellaghas. Attiré par la rareté, il se met à en parler autour de lui, et à chercher ce disque tous azimuts. Et il se rend compte alors que tous les précédents propriétaires sont morts de façon franchement pas naturelle. Assassinés, en un mot. Par ailleurs, un jour où il rencontre Albert Camus, il consent à lui raconter, sur sa demande, ce qui s'est passé à la caserne de la Légion... ... en 1977, durant cette longue nuit de folie calme où Alger a déclaré son Indépendance et nommé la Commune pour la représenter. Bien sûr, il était inutile de raconter à Albert Camus, qui le savait, que cette prise de pouvoir non-violente avait été rendue possible par les idées et les façons d'agir des vautriens qui, à partir de 1964, avaient eu accès à la Gloire apportée en France par Tim Leary, et que l'un de ses compagnons de la première heure avait emportée avec lui à Alger. Et c'est l'histoire de ces années-là, celle des vautriens, celle de la casbah de 1965 à 1973, qui est le troisième fil historique du roman. Ce roman monumental est remarquable à plusieurs titres : par son aspect polyphonique, où l'on passe sans arrêt d'un personnage à l'autre, d'un temps à l'autre, d'un fil historique à l'autre ; par sa construction rigoureuse, qui n'est pas évidente au premier abord, mais éclatante quand on y prête attention, ou qu'on relit ; par les personnages ; par la culture musicale qu'il révèle (et que je suis la dernière personne à pouvoir commenter en détail, manquant moi-même des références qui me le permettraient. A mon grand regret, je n'en dirai donc rien) ; et enfin par la connaissance approfondie de l'histoire internationale, avec laquelle l'auteur joue, non pas de façon gratuite (même si je suis sûre qu'il s'est bien fait plaisir avec certains éléments contingents !), mais afin de nous faire réfléchir, comme il le dit lui-même (page 366) qu'est-ce qu'un roman, sinon une philosophie mise en images ? [...] C'était un jeu très excitant. Et une source de plaisir inédit pour moi. Mais ce monde n'est que le décor devant lequel se déploie la parabole, il n'est que l'arrière-plan de la philosophie qui guide le livre.[...] En traitant d'autres possibilités, on relativise ce qui s'est réellement produit. Et, de fait, on prend un recul supplémentaire.[...] Ce qui s'est produit s'est produit, on ne peut rien y changer. Mais cela n'empêche pas qu'il aurait pu se produire autre chose. Mieux. Ou pire. Ou ni l'autre ni l'autre. Ou les deux. Il nous rappelle ainsi la vocation de tout romancier digne de ce nom, surtout en SF, et plus encore si l'on traduit ces initiales par "speculative fiction", qui ne vise pas seulement à distraire son lecteur, mais à le faire réfléchir. Les personnages sont multiples, même si se dégagent quelques voix qui émergent du choeur, quitte à s'y refondre, une fois leur partie jouée. Mais dans le temps où ils occupent le devant de la scène, chacun est bien individualisé et cohérent, attachant, chacun à sa façon. J'ai trouvé notamment que les différents personnages de femmes (la rousse, la blonde, la Louve, Mélusine...) étaient remarquablement réussis. Et le premier personnage est Alger la Multicolore elle-même, amour constant de tous les autres. Roland Wagner a un style particulier, dont je dirai que la principale caractéristique est une légèreté aux limites de la transparence (si j'ose écrire ;-) !!), surtout par rapport à certains de ses confrères qui me donnent l'impression de vouloir d'abord montrer à leurs lecteurs combien ils écrivent bien. Rien de cela chez Wagner, jamais d'emphase ni de vocabulaire inutilement alambiqué, mais une ironie légère presque toujours présente, qui tend à masquer la perfection du français et l'adéquation du vocabulaire et des tournures de phrase à la situation et au personnage qui parle. De l'excellent travail d'écrivain, en somme, qui passe totalement inaperçu, sauf à y être attentif. Je pourrais dire la même chose de la construction de ce roman. Noyée que j'ai été au premier abord sous un déluge de voix et d'infos, projetée d'un temps à l'autre, la structure rigoureuse m'est pourtant apparue dès que je l'ai cherchée un peu. A ce propos, je n'ai qu'un seul regret, celui de n'avoir pas accès à la signification des termes arabes qui émaillent le récit, et dont je suis sûre qu'ils ont une raison d'être qui, de ce fait, me reste un mystère. Dans cette uchronie, dont je ne suis pas tout-à-fait sûre d'avoir repéré le point de divergence d'avec notre propre monde (au plus tard 1956 et Budapest, en tout cas !), certains évènements se sont produits (presque) de la même façon que dans le nôtre. C'est d'ailleurs l'une des pistes de réflexion, face à des évènements "communs" que de se demander pourquoi les conséquences ont été, dans notre monde, ce qu'elles ont été. Jeu intellectuel ? Pas seulement, puisque cela nous rappelle que ce sont nos actes, à tous et à chacun, tous les jours, qui créent un certain futur. En tout cas, vous l'aurez compris, j'ai énormément aimé ce roman, peut-être le grand oeuvre, que j'imagine longtemps porté, d'un auteur dont je ne cesse pas de déplorer qu'il n'écrive pas davantage. Il faut également saluer le superbe travail d'édition, et notamment l'illustration de couverture de Gilles Francescano, à la fois très belle et très appropriée.   Mureliane - Les Chroniques de l'imaginaire

Wagner - Rêves de Gloire - Les Chroniques de l'imaginaire

De nos jours, un collectionneur enragé de disques vinyle, surtout algérois, des années 60, apprend par hasard l'existence d'un 45-tours dont il n'avait jamais entendu parler : Rêves de Gloire, par Les Glorieux Fellaghas. Attiré par la rareté, il se met à en parler autour de lui, et à chercher ce disque tous azimuts. Et il se rend compte alors que tous les précédents propriétaires sont morts de façon franchement pas naturelle. Assassinés, en un mot.
Par ailleurs, un jour où il rencontre Albert Camus, il consent à lui raconter, sur sa demande, ce qui s'est passé à la caserne de la Légion...

... en 1977, durant cette longue nuit de folie calme où Alger a déclaré son Indépendance et nommé la Commune pour la représenter.

Bien sûr, il était inutile de raconter à Albert Camus, qui le savait, que cette prise de pouvoir non-violente avait été rendue possible par les idées et les façons d'agir des vautriens qui, à partir de 1964, avaient eu accès à la Gloire apportée en France par Tim Leary, et que l'un de ses compagnons de la première heure avait emportée avec lui à Alger. Et c'est l'histoire de ces années-là, celle des vautriens, celle de la casbah de 1965 à 1973, qui est le troisième fil historique du roman.

Ce roman monumental est remarquable à plusieurs titres : par son aspect polyphonique, où l'on passe sans arrêt d'un personnage à l'autre, d'un temps à l'autre, d'un fil historique à l'autre ; par sa construction rigoureuse, qui n'est pas évidente au premier abord, mais éclatante quand on y prête attention, ou qu'on relit ; par les personnages ; par la culture musicale qu'il révèle (et que je suis la dernière personne à pouvoir commenter en détail, manquant moi-même des références qui me le permettraient. A mon grand regret, je n'en dirai donc rien) ; et enfin par la connaissance approfondie de l'histoire internationale, avec laquelle l'auteur joue, non pas de façon gratuite (même si je suis sûre qu'il s'est bien fait plaisir avec certains éléments contingents !), mais afin de nous faire réfléchir, comme il le dit lui-même (page 366) qu'est-ce qu'un roman, sinon une philosophie mise en images ? [...] C'était un jeu très excitant. Et une source de plaisir inédit pour moi. Mais ce monde n'est que le décor devant lequel se déploie la parabole, il n'est que l'arrière-plan de la philosophie qui guide le livre.[...] En traitant d'autres possibilités, on relativise ce qui s'est réellement produit. Et, de fait, on prend un recul supplémentaire.[...] Ce qui s'est produit s'est produit, on ne peut rien y changer. Mais cela n'empêche pas qu'il aurait pu se produire autre chose. Mieux. Ou pire. Ou ni l'autre ni l'autre. Ou les deux. Il nous rappelle ainsi la vocation de tout romancier digne de ce nom, surtout en SF, et plus encore si l'on traduit ces initiales par "speculative fiction", qui ne vise pas seulement à distraire son lecteur, mais à le faire réfléchir.

Les personnages sont multiples, même si se dégagent quelques voix qui émergent du choeur, quitte à s'y refondre, une fois leur partie jouée. Mais dans le temps où ils occupent le devant de la scène, chacun est bien individualisé et cohérent, attachant, chacun à sa façon. J'ai trouvé notamment que les différents personnages de femmes (la rousse, la blonde, la Louve, Mélusine...) étaient remarquablement réussis. Et le premier personnage est Alger la Multicolore elle-même, amour constant de tous les autres.

Roland Wagner a un style particulier, dont je dirai que la principale caractéristique est une légèreté aux limites de la transparence (si j'ose écrire ;-) !!), surtout par rapport à certains de ses confrères qui me donnent l'impression de vouloir d'abord montrer à leurs lecteurs combien ils écrivent bien. Rien de cela chez Wagner, jamais d'emphase ni de vocabulaire inutilement alambiqué, mais une ironie légère presque toujours présente, qui tend à masquer la perfection du français et l'adéquation du vocabulaire et des tournures de phrase à la situation et au personnage qui parle. De l'excellent travail d'écrivain, en somme, qui passe totalement inaperçu, sauf à y être attentif.
Je pourrais dire la même chose de la construction de ce roman. Noyée que j'ai été au premier abord sous un déluge de voix et d'infos, projetée d'un temps à l'autre, la structure rigoureuse m'est pourtant apparue dès que je l'ai cherchée un peu. A ce propos, je n'ai qu'un seul regret, celui de n'avoir pas accès à la signification des termes arabes qui émaillent le récit, et dont je suis sûre qu'ils ont une raison d'être qui, de ce fait, me reste un mystère.

Dans cette uchronie, dont je ne suis pas tout-à-fait sûre d'avoir repéré le point de divergence d'avec notre propre monde (au plus tard 1956 et Budapest, en tout cas !), certains évènements se sont produits (presque) de la même façon que dans le nôtre. C'est d'ailleurs l'une des pistes de réflexion, face à des évènements "communs" que de se demander pourquoi les conséquences ont été, dans notre monde, ce qu'elles ont été. Jeu intellectuel ? Pas seulement, puisque cela nous rappelle que ce sont nos actes, à tous et à chacun, tous les jours, qui créent un certain futur.

En tout cas, vous l'aurez compris, j'ai énormément aimé ce roman, peut-être le grand oeuvre, que j'imagine longtemps porté, d'un auteur dont je ne cesse pas de déplorer qu'il n'écrive pas davantage. Il faut également saluer le superbe travail d'édition, et notamment l'illustration de couverture de Gilles Francescano, à la fois très belle et très appropriée.

 

Mureliane - Les Chroniques de l'imaginaire

Publié le 12 mai 2011

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