Un titre programme. Roland C. Wagner, pendant près de sept cents pages, va nous entraîner dans des rêves. Dans une uchronie de son cru, où le général de Gaulle est mort lors d’un attentat. Où l’Algérie, redevenue indépendante, rêve de récupérer les trois enclaves concédées (dont Alger). Où une drogue aux pouvoirs merveilleux et libérateurs, selon ses adeptes, fait fureur en France et dans cette enclave d’Alger. Où la musique tient aussi une place prépondérante. Du moins, pour le narrateur, qui guide nos pas dans ce foisonnement, dans cette œuvre tentaculaire où il fait bon se perdre.
Le cadre
Roland C. Wagner, à qui la revue Bifrost a consacré son numéro de juillet (le numéro 123), signe avec Rêves de gloire un monument. Loin de sa production habituelle, dont les savoureux Futurs mystères de Paris (L’Atalante), il écrit un pavé, qui, à la différence de pas mal de gros livres, ne mérite aucune cure d’amaigrissement tant l’ensemble se tient et permet de projeter ses lectrices et lecteurs dans ce monde imaginé par un auteur habité. Il propose surtout un texte autobiographique en grande part, tant il met de lui dans ces pages, tant le personnage principal est comme un porte-parole. L’auteur, né à Bab-el-Oued en 1960 (et mort dans un accident de voiture en 2012) y place ses principales passions, les éléments qui ont marqué sa propre existence.
Et donc l’Algérie, pour commencer. Quand un écrivain ou une écrivaine se lance dans une uchronie, souvent, il ou elle choisit un point de divergence et imagine (avec plus ou moins de travail de documentation) ce qu’il aurait pu advenir si. Le remarquable ouvrage de Thierry Camous, Uchronies. Le laboratoire clandestin de l’histoire, pousse justement ce genre dans ses retranchements historiques, face aux nombreux romans plus ou moins sérieux utilisant ce procédé (ils sont trop nombreux pour que j’en fasse ici la liste ou même en propose un florilège ; vous pouvez suivre ce lien pour voir les livres le concernant sur mon blog : ici). Or, Roland C. Wagner raffine et multiplie les points de divergence. À tel point qu’il faut être un fin connaisseur de la période pour tous les repérer (même si certaines sont très repérables : Kennedy, Reagan, par exemple). Mais cet exercice n’est aucunement nécessaire à la bonne compréhension de Rêves de Gloire. Sans rien y connaître, on peut se laisser embarquer par le talent de l’auteur qui tisse progressivement son décor et son cadre. On notera tout de même le point le plus saillant : le général de Gaulle tombe donc sous les balles, non pas en 1962 au Petit-Clamart, lieu d’un véritable attentat (raté celui-là), mais à la Croix de Berny en 1960. L’Algérie se trouve donc en position de force et parvient à arracher en grande partie sa liberté, sous un régime autoritaire. Mais, donc, elle doit abandonner entre autre Alger, qui devient une enclave indépendante où la tolérance est bien supérieure à celle qu’on trouve ailleurs. Mais tout cela n’a qu’un temps.
La drogue
Autre gros centre du récit, la drogue. Comme elle a beaucoup compté dans la vie de l’auteur, elle est capitale dans ce texte. D’autant que la Gloire (le nom de ce produit), comme d’autres avant elle dans la réalité, semble posséder des propriétés quasi mystiques. Elle permet, selon les dires de celles et ceux qui l’ingèrent, de se découvrir soi-même. Voire de comprendre le monde. Même si cela ne fonctionne pas avec tout le monde, elle entraîne un certain nombre d’adeptes à tenter de convaincre le reste des femmes et des hommes qu’il faut tenter l’expérience. Ainsi, dans le sud de la France, puis en Algérois (l’enclave d’Alger), elle se répand. Surtout parmi la communauté vautrienne. Ce qui correspond bien à leur « philosophie » non violente. Car les vautriens sont des hommes et des femmes en marge de la société, qu’ils ont fuie ou qui les a rejetés. Ils se réunissent en communautés, qui rappellent un peu les hippies. On partage, on discute, on met en commun les biens et les décisions. Et on fait l’amour. Car c’est un des fils conducteurs de ces groupes : le sexe libre est omniprésent (certaines maladies subséquentes également). Sans abus, sauf rares cas qui sont la plupart du temps gérés par le reste du groupe, afin d’éviter les dérapages. Un ambiance bon enfant qui ne plaisait pas à tout le monde. Et Tout le talent de l’auteur est de rendre cette façon de vivre dans ses mots, dans son style.
En multipliant les points de vue, d’abord. En effet, Roland C. Wagner ne se tient pas à un narrateur, loin de là. Il imagine un vaste nombre d’intervenants, dont on suit les péripéties sans toujours savoir bien à qui on a affaire. Car, en écrivain qui fait confiance à ses lecteurs et lectrices, il ne précise pas de qui on parle de façon directe. À nous de le comprendre grâce au contexte et surtout au style, différent selon les personnages. Enfin, dans la mesure du possible. Ce qui donne une fresque, une mosaïque qui peut paraître confuse au début mais, avec le recul de l’avancée dans le roman, devient d’une grande clarté. Comme lorsqu’on regarde un tableau pointilliste de Georges Seurat, par exemple.
La musique
Mais un personnage, tout de même, surnage dans cet océan de visages et de vies. Un vendeur spécialisé dans les vinyles. Et dans un certain type de musique, plutôt locale, mais pas que. Et là, Roland C. Wagner s’est fait plaisir. Lui qui est un amoureux absolu de la musique, qui a participé au groupe de rock Brain Damage, a multiplié au long de son récit les artistes inventés, dont il imagine la biographie et le style musical, la carrière, les succès, les échecs. Et les disques pressés. Car c’est là le centre de la vie de ce personnage, lui-même central. Les disques. Et surtout, un disque. Qui traîne une réputation étrange et inquiétante. Toute personne qui l’aurait eu en sa possession serait mort de mort violente. Rumeur pour effrayer de potentiels concurrents à l’acquisition de cette perle rare ? Ou réelle menace ? Le doute subsiste une bonne partie du roman et sert de fil rouge à ce récit qui peut sembler décousu, mais retombe toujours sur ses pattes. Et donne furieusement envie de se mettre devant une platine et d’écouter certains de ces chanteurs, même s’ils n’ont d’existence que sur le papier, tant l’auteur parvient à leur donner de la consistance.
Rêves de Gloire n’est pas le roman idéal pour découvrir Roland C. Wagner. Mais pour qui a lu et apprécié d’autres ouvrages de cet auteur important dans la SF française, il est capital tant il permet de rentrer dans sa tête et de mieux le comprendre. On peut parler de grand œuvre pour cet ouvrage sur lequel il a travaillé de nombreuses années. Et surtout se dire que tout cela n’a pas été vain tant le résultat est brillant, aussi bien dans sa construction que dans son travail sur le style, qui sait s’adapter avec finesse aux moments et aux personnages. La gloire, cet écrivain français aurait pu l’obtenir pour un tel ouvrage, comme Albert Camus qu’il fait intervenir avec justesse et tendresse dans ces pages. Il mérite en tout cas que l’on prenne le temps de s’y plonger et de vivre dans cette uchronie convaincante et tellement séduisante.