En mettant le lecteur face à ses zones d’ombre, il dérange et oppresse, ce qui en fait une œuvre marquante. Roman noir et charnel, il refuse tout manichéisme.

Méduse - En tournant les pages
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Avec Méduse, Martine Desjardins propose un roman aussi dérangeant qu’hypnotique. Entre mythe et contemporain, il installe immédiatement un malaise diffus, le lecteur ne saisissant pas exactement ce qui fait peur chez cette jeune fille ni ce que ses yeux ont de si insoutenable. Et c’est bien là une des forces de ce roman : au lieu de définir clairement la nature du monstre, il préfère la construire à partir du regard des autres.

Sensorielle, presque poisseuse, l’écriture nous enferme dans la peau de son personnage et dans la perception que les autres se font d’elle. Perçue comme une anomalie par tous, de sa famille aux membres de l’institut dans lequel elle est envoyée, Méduse n’a jamais pu se définir par elle-même. Et c’est alors à l’Institut, ce lieu censé protéger les êtres “différents”, qu’elle va se découvrir, mais non sans souffrance. 

Très vite, le récit impose un système de domination : hiérarchie rigide, corps féminins instrumentalisés, violence normalisée. Un système qui fabrique ses propres monstres au lieu de les soigner. Ici, aucune facilité émotionnelle, Martine Desjardins n’offre ni apaisement ni consolation. Chaque relation est marquée par l’ambiguïté, la possession et la peur. Même les quelques élans de tendresse ne sont pas exempts de tension. 

Dans toute cette brutalité instrumentalisée, Méduse endure et observe avec une retenue impressionnante. Sa résistance intérieure, presque froide, rend le personnage d’autant plus mystique et profondément intrigant. Apprenant les règles du jeu pour mieux s’en défaire, Méduse découvre malheureusement que la liberté peut également coûter cher sans être totalement libératrice. À travers ce personnage ambivalent, Martine Desjardins explore les liens entre regard, sexualité, honte et pouvoir. Audacieux, ce texte québécois n’a pas peur de nous brusquer sans pour autant nous choquer gratuitement. Et la force métaphorique n’en est que plus saisissante.

Méduse est loin d’être un livre confortable. En mettant le lecteur face à ses zones d’ombre, il dérange et oppresse, ce qui en fait une œuvre marquante. Roman noir et charnel, il refuse tout manichéisme. L’autrice réussit pleinement à se démarquer dans le paysage florissant des réécritures mythologiques, offrant à sa Méduse une force intérieure et sauvage qui nous magnétise. 

Publié le 26 mars 2026

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