Simone Buchholz découpe son récit en chapitres aux titres étranges et percutants qui achèvent de donner à Nuit bleue un caractère décalé, parfois provocateur, lequel constituera une des bonnes surprises de ce début d’année. On attend désormais de retrouver Chastity et sa clique, ainsi que les prochaines parutions de cette collection Fusion à laquelle on souhaite longue vie.

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Maison créée en 1989 et basée à Nantes, L’Atalante se présente comme « éditeur de l’imaginaire » et s’est construit au fil des ans une belle réputation dans le domaine. C’est donc avec une curiosité certaine que l’on se penchera sur Fusion, la collection qu’inaugure Nuit bleue, consacrée au polar.

J’y allais un peu à reculons, cependant, guère poussé par le titre, plutôt dubitatif quant à la couverture et peu excité par l’idée même d’un polar allemand, l’image de Derrick s’imposant à mon esprit envers et contre tout. Les meilleurs surprises venant, par définition, de textes dont on attend peu, il faut bien reconnaître que le roman de Simone Buchholz se montre finalement un choix judicieux pour le lancement de cette collection.

« Si à Hambourg quelqu’un se fait tabasser, tirer dessus ou écraser par une voiture et se retrouve à moitié mort, si quelqu’un est poussé d’un pont ou d’un immeuble et survit, c’est moi qui en suis chargée. Mais uniquement de la victime, pas de l’enquête. Bref, un job super excitant. »

Encore inconnue en France, mais peut-être plus pour longtemps, Simone Buchholz semble jouir chez nos voisins allemands d’une réputation flatteuse, un de ses titres ayant été récompensé par le prix du Polar allemand en 2019. L’éditeur nous apprend également qu’elle est traduite en Angleterre et en Italie et que Nuit bleue ouvre une série dont on guettera désormais les prochains volumes.

À quoi tient donc la réussite des aventures de Chastity Riley, procureure à Hambourg, chargée de la protection des victimes ? D’abord à Chastity elle-même, personnage haut en couleurs et fort en gueule, dont le poste actuel constitue une sorte de mise au placard après qu’elle ait malmené la mauvaise personne, en l’occurrence son propre patron.
Ensuite, à son équipe et aux personnes qui l’entourent. Simone Buchholz a su imaginer une galerie de personnages originaux et attachants qui gravitent autour de la procureure et contribuent à donner de l’épaisseur à son histoire, un peu comme a su le faire Fred Vargas depuis des années avec Adamsberg et son équipe.
Enfin, et ce n’est pas le moindre de ses mérites, l’autrice dépeint une Allemagne plutôt éloignée des quelques clichés que nous en avons par chez nous et cet argument à lui seul devrait inciter à la lire.

Chargée de s’occuper d’un Autrichien mutique hospitalisé après avoir été roué de coups, Chastity va devoir faire preuve de persuasion et d’imagination pour parvenir à comprendre ce qui s’est passé. Les répercussions de l’enquête finiront cependant par provoquer bien plus de dégâts qu’elle n’aurait pu l’imaginer.

Menant son intrigue bien au-delà de Hambourg (qui constitue en elle-même une formidable source d’histoires), Simone Buchholz donne à voir une réalité généralement ignorée par chez nous et dessine le portrait d’une région sinistrée, en proie à un trafic de drogues contre lequel les autorités peinent à agir efficacement. C’est quand elle déplace son récit vers la région de Leipzig puis la Tchéquie qu’elle donne un second souffle à Nuit bleue et livre quelques pages glaçantes, en décalage complet avec le ton utilisé dans la première partie, souvent volontiers caustique. On y découvrira, entre autres, l’existence d’une drogue redoutable consommée essentiellement en Allemagne et en Russie. Mais Simone Buchholz ne se contente pas de ce fil conducteur et explore la bonne société hambourgeoise, pointant du doigt la corruption systémique et l’aveuglement volontaire qui y  règnent.

Si la narration est principalement assurée par Chastity elle-même, les autres personnages donnent également de la voix à tour de rôle dans de courts chapitres qui remontent le temps jusqu’en 1982. Simone Buchholz découpe son récit en chapitres aux titres étranges et percutants qui achèvent de donner à Nuit bleue un caractère décalé, parfois provocateur, lequel constituera une des bonnes surprises de ce début d’année. On attend désormais de retrouver Chastity et sa clique, ainsi que les prochaines parutions de cette collection Fusion à laquelle on souhaite longue vie.

 

Yann Leray

Publié le 31 mars 2021

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