C’est extrêmement fort et incroyablement prenant. On en ressort transformé, tout simplement.

Justaword
Article Original

[…]
Avec Vita Nostra, roman écrit en 2007, les éditions L’Atalante entendent bien changer les choses pour redonner quelques lettres de noblesse au genre délaissé de la fantasy russe (ou ukrainienne puisque les deux auteurs sont ukrainiens mais écrivent en russe).

Vita Nostra est-il d’ailleurs un roman de fantasy ? Pas vraiment.
Il présente pourtant bien des similitudes avec l’un des canons du genre, le fameux Harry Potter de l’anglaise J.K. Rowling.
Tout commence avec Alexandra Samokhina surnommée Sacha, une jeune fille russe de seize ans qui se réjouit tout particulièrement de ses vacances dans une petite ville balnéaire avec sa mère.
En empruntant la rue « Qui-mène-à-la-mer », Sacha s’aperçoit qu’un homme vêtu de noir et retranché derrière des lunettes toutes aussi noires l’observe avec insistance. Apeurée, elle cherche à l’éviter mais celui-ci s’entête.
Craignant pour sa vie, elle finit par le confronter et celui-ci lui formule une étrange demande : elle devra se rendre tous les jours à quatre heures du matin à la plage, se dévêtir complètement et nager jusqu’à la bouée de signalisation avant de revenir. Perplexe, Sacha refuse d’abord mais Farit Kojennikov s’entête. Si elle ne fait pas ce que lui demande l’inconnu, des conséquences fâcheuses pourraient bien survenir…
De peur, Sacha s’exécute. Lorsqu’elle reprend pied sur le sable, la voilà prise de nausées recrachant plusieurs pièces d’or aux ornements incompréhensibles.
Lorsque le réveil ne sonne pas quelques jours plus tard, un terrible drame menace la famille de Sacha et celle-ci comprend que l’homme en noir ne plaisantait pas. Après d’autres défis tout aussi dénués de sens, Farit Kojennikov explique à Sacha qu’elle doit désormais s’embarquer pour une petite ville reculée du nom de Torpa pour entrer à l’Institut des Technologies spéciales. Et si Sacha n’a rigoureusement aucune envie d’y aller, Farit lui rappelle qu’elle n’a pas le choix…
En arrivant à l’Institut, Sacha s’aperçoit vite que les autres premières années sont aussi là contraints et forcés et que les étudiants de seconde année se comportent d’une façon étrange et inquiétante, comme des automates détraqués et hors du temps. Que se passe-t-il à l’Institut ? Qui est Farit Kojennikov ? Et que deviendra Sacha si elle échoue à l’examen de « spécialité » ?
Voilà, sans trop en dire, les bases de l’intrigue développée par les Diatchenko dans ce premier volume de Vita Nostra. Sacha est une proto-Harry Potter qui n’a jamais voulu entrer dans une école de magie, qui est terrorisée par ce qu’il se passe et qui pressent que des choses terribles se trament à l’orée de sa vision. Bienvenue dans une version angoissante et tendue d’une internat où réussite rime avec souffrance(s).

Si Vita Nostra partage l’environnement scolaire avec Harry Potter et le côté adolescent avec Les Magiciens de Lev Grossman, nul doute que le roman trouve très rapidement une autre voie, plus sombre, plus énigmatique, plus dangereuse. On vous a dit plus haut que Vita Nostra était une histoire fantasy…mais on aurait tout aussi bien pu dire qu’il s’agissait de fantastique ou de réalisme magique ou même d’horreur.
Refusant de se laisser piéger dans une petite case, le roman des Diatchenko est une épreuve dans tous les sens du terme.
Pour ses personnages d’abord, sorte d’élèves-bagnards qui apprennent dans une tension constante et où le danger vient des « professeurs » eux-mêmes et non d’un élément extérieur.
Pour le lecteur ensuite car, soyons honnêtes, il faut s’accrocher à la lecture de Vita Nostra. Nageant dans un épais brouillard narratif, l’intrigue suit les découvertes cryptiques de Sacha quant à l’Institut et ses objectifs.
Les disciplines sont obscures, les enjeux pas bien nets…bref, où veut en venir Vita Nostra ?
C’est précisément là que se terre le premier aspect remarquable du roman : Vita Nostra parvient à captiver totalement en nous laissant dans un brouillard épais et assumé. La tension qui écrase Sacha se reporte sur le lecteur et le moindre petit accroc dans le parcours de l’étudiante devient un élément savoureux pour nous accrocher toujours davantage. Les auteurs parviennent de façon prodigieuse à maintenir un récit tendu qui force le lecteur à continuer encore et encore afin de rassembler les pièces du puzzle et de se forger sa propre réalité quant à cette histoire entre apprentissage sadique, expérience humaine et sens du sacrifice.

Vita nostra brevis est, brevi finietur…
« Notre vie est brève, elle finira bientôt… », c’est la devise de l’établissement de Torpa où les professeurs semblent inhumains (et pas seulement dans le traitement de leurs élèves) et où personne ne semble vouloir dire à quoi l’établissement forme ses jeunes apprentis.
Vita Nostra utilise le concept de la réalité pour y marier une composante Biblique, le tout planqué derrière le concept Platonicien de la Caverne.
Et si vous n’avez pas compris cette dernière phrase, c’est normal puisque, comme Sacha lorsqu’elle débute, vous n’avez pas encore les mots pour comprendre.
L’entreprise de métamorphose(s) à la fois humaine et textuelle de Vita Nostra relève purement et simplement du génie, les Diatchenko utilisant la force du Mot et du Verbe pour transformer une banale histoire d’apprentissage magique en voyage vers l’age adulte à marche forcée. Les multiples épreuves que vont affronter Sacha et ses amis sont autant de puissantes métaphores des obstacles encombrant le chemin de l’adolescent vers l’âge adulte.
La relation entre Sacha et sa mère évoque ce changement brutal dans la vie d’une personne, où la jeune fille devient un monstre quasi-inconnu pour sa propre famille avant de trouver véritablement qui elle est.
Plus dérageant encore, Vita Nostra insinue que le succès et le dépassement de soi passent, forcément, par la souffrance et la peur, deux émotions extrêmes qui sont celles qui vont déterminer la course de notre existence.
C’est notre résistance à ces deux phénomènes qui façonne notre être futur.

Ce qui importe ici aussi, c’est la narration très brute, presque rude, des deux auteurs ukrainiens avec ce ton et cette cadence froide des pays slaves.
Les émotions arrivent par paquets, entrecoupant des périodes cliniques où l’on dissèque des idées et des concepts.
Sacha, extraordinaire personnage adolescent, à la fois rebelle et humaine, faillible et héroïque, incontrôlable et entêtée, n’a rien à envier à Harry Potter, bien au contraire. Tout ici est plus crédible, plus froidement réaliste, avec la peine et les larmes que cela implique, avec les complications amoureuses vues par le prisme d’un adulte et pas par les atermoiements faciles d’un adolescent.
Vita Nostra consacre l’effort et le changement, le cycle de la vie en somme qui rencontre la marche du temps.
C’est extrêmement fort et incroyablement prenant.
On en ressort transformé, tout simplement.

« Vivre, c’est être vulnérable.
Aimer, c’est avoir peur. »

Nicolas Winter

Publié le 26 novembre 2019

à propos de la même œuvre