Les créations de P. Djèlí Clark sont assurément des plus envoûtantes. Ses uchronies de Fantasy témoignent d’un worldbuilding savamment construit, d’un récit fort alerte et d’un enthousiasme des plus sincères.

Les Tambours du dieu noir - Le Fictionaute
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Jamais publié en France, P. Djèlí Clark débarque sur les terres francophones au travers de deux courts récits relevant de la Fantasy urbaine et partageant tous deux un univers uchronique teinté d’une esthétique steampunk. Ils bénéficient également l’un comme l’autre d’un solide worldbuilding, qualité maîtresse de ces courts récits. Le court roman Les Tambours du dieu noir comme la nouvelle L’Étrange Affaire du djinn du Caire témoignent en ce sens d’une excellente maîtrise narrative, donnant à voir un contexte pour le moins différent des traditionnels récits steampunk, pour la plupart condamnés à déployer leur cadre dans une Europe dont les codes visuels, voire narratifs sont depuis un bail éditorial largement éprouvés. Le premier récit nous entraîne dans une Nouvelle-Orléans uchronique où la Guerre de Sécession a permis l’émergence d’une Amérique que se partagent trois factions : les Unionistes, les Confédérés et les Non-alignés, tandis que le second nous plonge dans une ville du Caire quelque peu secouée par la venue d’un cortège de nouveaux locataires pour le moins atypiques. Par l’exploration de ces nouveaux terrains de jeux, l’auteur donne à voir un sense of wonder fort convaincant, associé ici aux territoires de la Fantasy et non point à ceux, plus habituels, de la science-fiction. Toutefois, cette esthétique s’exprime davantage par le fruit de notre imagination que partent les sommaires descriptions visuelles de l’auteur, forme courte oblige. Ce qui n’est pas pour nous déplaire, les lectures de l’imaginaire invitant justement à faire montre… d’imagination, tant pour l’auteur que pour le lecteur, cela s’entend.

L’écriture se montre des plus chatoyantes et enjouées, Les Tambours du dieu noir ayant par ailleurs remporté le prix Alex 2019, prix littéraire étatsunien récompensant annuellement « dix ouvrages écrits pour des adultes qui ont un attrait particulier pour les jeunes de 12 à 18 ans. » Toutefois, le choix linguistique du créole concernant l’une des protagonistes se montre bien éloigné du registre lexical académique… Le locuteur extérieur audit registre ne manquera de peiner quelque peu au regard de certaines constructions lexicales. Fort heureusement, les dialogues n’ont rien d’envahissant et la traduction française ne manque pas de relever le défi, offrant une lecture qui n’en demeure pas moins fluide pour autant. Les personnages déployés dans les deux récits, féminins pour la plupart se montrent attachants et jouissent d’un charisme certain, malgré la contrainte imposée par ces formes courtes.

Le lecteur se montrera en revanche bienveillant concernant les histoires elles-mêmes, dont le caractère se révèle manifestement attendu sinon convenu. Mais l’essentiel est ailleurs, à savoir dans son exploration visuelle des espaces consacrés à notre imaginaire, dont nous vantions les qualités précédemment. L’auteur, dont la famille est originaire de Trinité-et-Tobago, dévoile dans le premier récit un univers où une partie de la population noire a pu échapper au racialisme mortifère du colonialisme. Les figures féminines des protagonistes des deux récits achèvent de diversifier les codes d’un domaine souvent considéré comme genré. Fort heureusement, P. Djèlí Clark nous épargne les affres et autres déviances potentielles de la cancel culture, laquelle conçoit trop souvent le récit comme prétexte métapolitique. Aucune déconstruction malheureuse ni aucun discours édifiant ici. Tout au plus une référence à l’ouragan Katrina, ayant frappé le sud-ouest des États-Unis en 2005 — et dont le traumatisme est toujours présent — auquel font écho les gigantesques Tempêtes Noires du premier récit. Ce dernier se montre dense, au point qu’un roman en lieu et place du court roman eut été le bienvenu, afin de contextualiser au mieux la richesse des enjeux, tant politiques, psychologiques que chamanistiques. Le deuxième texte, pourtant plus court, ne souffre pas de ce défaut, exposant plus clairement les enjeux de l’histoire. Là aussi, l’univers décrit fait merveille, montrant la maîtrise de l’auteur dans ce processus d’élaboration. Reposant son récit sur certains particularismes de telle ou telle religion ou mythologie, la nouvelle offre suffisamment de matière pour satisfaire aux attentes du lecteur. L’Étrange affaire du djinn du Caire se déroule dans le cadre orientalisant du Caire, sur une Terre dont le point de divergence se manifeste avec l’apparition d’entités merveilleuses — djinns, anges ou assimilés et quelques malencontreuses goules —, apparition provoquée par l’ouverture d’un portail dans lequel s’est engouffrée cette charmante ménagerie. Le texte révèle une enquête fort rythmée dont la dimension lovecraftienne — hommage bienvenu — ne peut que rajouter au charme de ces chroniques d’un nouveau genre.

Les créations de P. Djèlí Clark sont assurément des plus envoûtantes. Ses uchronies de Fantasy témoignent d’un worldbuilding savamment construit, d’un récit fort alerte et d’un enthousiasme des plus sincères. Il nous tarde déjà de retrouver notre singulière enquêtrice, avec la parution en juin 2021 du court roman Le Mystère du Tramway hanté, finaliste des prix Hugo, Nebula et Locus 2020 dans la catégorie novella. Patience…

Le fictionaute

Publié le 4 juin 2021

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