Guy Gavriel Kay est définitivement le pape de la fantasy à veine historique, il l’affirme un peu plus à chaque roman que je lis et ce n’est pas cette immense fresque arabo-méditerranéenne qui me fera changer d’avis loin de là !
A chaque roman que je lis de lui, je suis soufflée par sa capacité à s’approprier un univers historique, ses codes, ses croyances, ses ambiances pour les faire siennes et les transformer en une fiction similaire et différente à la fois où tout cela vibre comme des cordes sous tension produisant la plus pure et la plus riche des mélodies.
Dans cette nouvelle aventure où je me suis sentie submergée dans des flots de parfums entêtants, d’odeurs acres et de vents chauds, c’est la péninsule espagnole à feu et à sang avec les tiraillements entre peuples d’origine et peuples arabes qu’il semble faire revivre : la Reconquista. Et quel souffle ! G.G. Kay crée de toutes pièces des royaumes et villes états sans cesse en guerre, sans cesse en proie aux troubles, où les peuples s’entre-déchirent sur fond de croyances et religions, mais surtout de racisme et ségrégation aux fondements obscurs et oubliés depuis longtemps. Et au cours de tout cela, les peuples subissent et souffrent, brinquebalés d’un côté puis de l’autre.
C’est ce qui arrive à Jehane, l’héroïne de notre histoire, une femme médecin, qui va se retrouver embarquée dans cette grande histoire aux côtés de deux hommes forts de camps et peuples différents, que le destin va réunir un temps avant de les opposer à nouveau. La prose de Kay est époustouflante dans ce roman. Il a imaginé des personnages inoubliables grâce à des portraits d’une rare finesse psychologique tellement en avance sur son temps. J’ai été soufflée par l’écriture de Jehane tour à tour femme forte, femme fragile, femme en lutte, femme de convictions, femme de compromis. Elle a une trajectoire plein de hauts et de bas sublime, très réaliste, très humaine surtout et pas galvaudée comme trop souvent. L’auteur a tout écrit sur elle, sa vocation pour son travail, son attachement à sa famille, son envie de liberté et d’équité, son amour pour son peuple et ses amours tout court. C’est poignant. D’ailleurs les hommes à ses côtés le sont tout autant, que ce soit le poète-tueur de kalife Ammar, ou le chef de guerre en exil Rodrigo, reproduction à la sauce Kay du Cid. Eux aussi ont droit à de magnifiques développements tout en nuance où est loin de la caricature du meurtrier avide de sang ou du bretteur, policitien amateur de jolis coups. Rodrigo est un homme marié et père de famille à qui sa famille et son épouse manque désespérément mais qui se retrouve fasciné par le courage de Jehanne et son abnégation. Ammar n’est pas qu’un fin politicien, c’est un homme plein de vague à l’âme, une incarnation du spleen, derrière son air enjoué et il est marqué par ce que ses « amitiés » l’ont forcé à faire dans la vie. Ils vont ensemble former un drôle de triangle amoureux qui va faire battre le coeur de l’histoire et du lecteur.
La construction de cette histoire est également un exercice de style. Cinq parties qui sont autant de constructions intelligentes et indépendantes pour au final former un tout comme dans un vaste opéra tragique. L’influence des Mille et une nuits est palpable, de même que la littérature espagnole et sassanide. On retrouve ce sens du tragique venu des trahisons et des confiances bien ou mal placées. On retrouve cet attachement à une terre, à une culture, à un peuple en train de chavirer et sombrer. On retrouve ce goût pour l’écriture de combats violents et implacables mais plein de scènes très humaines au milieu qui viennent nous prendre aux tripes derrière cette grande histoire. C’est l’histoire d’une longue longue chute. C’est l’histoire d’empires qui naissent et s’éteignent, mais de peuples qui survivent, se déplacent et se réinventent. Malgré un nombre de pages conséquents, on ne s’ennuie jamais grâce au style si riche et pénétrant de l’auteur qui rend le récit tellement vivant dans ce crépuscule qui n’en finit pas. Et c’est avec regret presque qu’on referme la dernière pas tant on n’a pas vu le temps passer aux côtés de ces personnages devenus des proches pour nous aussi.
Alors je n’en démords pas, Guy Gavriel Kay est MON auteur de fantasy historique, celui dont la richesse et la justesse d’écriture m’imprègne le plus et me fait voyager dans les univers qu’il invente qui sont si proche de notre Histoire passée. Il fait véritablement oeuvre de tragédien crépusculaire dans cette fable arabo-ibérique d’un autre temps et imagine des personnages à la beauté crue inoubliable dans leur humanité pour lutter contre la chute inéluctable de leur monde. C’est terrifiant, poignant et si beau. Adieu Jehane, on ne t’oubliera pas.