"Guy Gavriel Kay, c'est une référence en fantasy historique anglophone."

La choupaille lit
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Après des années à flâner sur le net et les blogs livresques, j'ai compris deux choses. Primo, avoir une pile à lire de plusieurs dizaines de livres, c'est tout à fait normal ; et deuzio, Guy Gavriel Kay, c'est une référence en fantasy historique anglophone. Deux trois chroniques et vous avez cerné le bazar : l'auteur aime réinventer l'Histoire à sa sauce dans des mondes librement inspirés de notre passé commun à tous, et moi ce genre de démarche, vous savez bien ça me branche à fond les ballons. Le potentiel briquasse est cependant à ne pas négliger, ceci explique ma lecture tardive du monsieur, mais quoi de mieux pour se sevrer d'un pavé que d'entamer un autre pavé ? Après ma très longue et extraordinaire lecture du Prieuré de l'oranger de Samantha Shannon j'ai donc embrayé sur un nouveau one-shot bien épais : Les Lions d'Al-Rassan et avec lui une grosse piqûre de rappel de ce qu'était la Reconquista espagnole. On file non pas en Espagne mais en Espéragne pour aider les fidèles de Jad à se retailler une place dans leur péninsule tombée aux mains des Asharites - écran cinquante recommandé.
 
Anciennement uni et prospère, ce qui reste aujourd'hui du royaume d'Espéragne vit une période de doutes et de division. Retranchés dans leur fief respectif de Jalogne, de Ruènde et du Vallédo, les trois héritiers de feu le roi Sancho le Gros se disputent le contrôle du territoire au nom de Jad, le dieu solaire que chacun des souverains estime avoir pour divin allié. Au-delà des tagras rocailleuses du cœur de la péninsule, le temps des khalifs est révolu en Al-Rassan. L'époque est aux Lions : des rois briguant chacun davantage de gloire, de richesses et de pouvoir que leurs voisins et secrètement prêts à tout pour en précipiter la chute. Parmi eux, un Lion plus puissant et sournois que ses semblables : le roi Almalik de Cartada, soutenu comme il se doit par Ammar ibn Kairhan - à la fois homme de main, poète de renom et précepteur. A Fézana où tous ne reconnaissent pas l'autorité d'Almalik, le Lion d'Al-Rassan s'apprête à frapper un grand coup avec le concours de son conseiller favori. L'exécution du plan royal amène Ammar à faire la connaissance d'une érudite et médecin de confession kindath, Jehane bet Ishak ; une rencontre qui pourrait bien changer la face de la péninsule.
 
Je vous mettrais bien la carte sous les yeux pour illustrer mon propos si je disposais du matériel pour la numériser (mais c'est pas le cas, donc on va s'en passer) : le doute n'est pas permis, avec Les Lions d'Al-Rassan de Guy Gavriel Kay, on file droit vers une Espagne dont on a à peine déguisé le nom et le tracé, plein XIe siècle et peuples de confessions rivales qui se tapent dessus - en avant, toute ! Au sud de cette péninsule « pseudo-ibérique » donc, les Asharites forment un peuple érudit : artistes et hommes de sciences comptent parmi les citoyens de chaque cité et l'atmosphère est propice aux découvertes et avancements divers. Les médecins œuvrent sans se cacher et usent de remèdes autrement plus élaborés que les cataplasmes de crottes de chèvre dont le nord de l'Europe a raffolé en son temps, l'architecture envoie sévèrement et pas seulement dans les temples dédiés à l'adoration des étoiles d'Ashar, et enfin côté érudition, entre poètes et mécènes y a l'embarras du choix. Bref vous avez compris, Al-Rassan est le reflet d'une Espagne occupée en son temps non pas par des Asharites mais des Musulmans en avance sur leur époque ; une ère ou la connaissance était à l'honneur en dépit des sempiternelles querelles barbares entre seigneurs et fidèles de confessions divergentes. Le portrait est réussi, le soleil tape et on s'y croirait - l'occasion de remettre quelques pendules à l'heure sur une histoire et une culture nord-africaines dont finalement on ignore beaucoup.
 
Au nord par contre, changement d'ambiance : le temps où l'Espéragne était unie sous la bannière de Sancho le Gros est révolu et ses trois héritiers se disputent le titre de leur père. Là-bas on révère Jad, le dieu-soleil en la lumière duquel il faut demeurer toute sa vie durant sans quoi on se voit refuser l'accession à la vie éternelle, et évidemment le clergé se mêle des affaires des grands et susurre aux oreilles royales l'idée de la nécessité absolue d'une reconquête jaddite de l'Al-Rassan - vous savez à quel point j'aime lire les sales dessous des ecclésiastiques. Retranchés sur ce qui leur reste de terres les seigneurs jaddites se bouffent entre eux, mais on sent l'heure de l'union précaire arriver pour faire face à l'ennemi asharite commun. Ici aussi vous avez vu où voulait en venir Guy Gavriel Kay : derrière les Jaddites se cachent les Chrétiens autrefois vaincus et boutés hors de leurs terres ... esprit revanchard et conquérant en embuscade ! Les Lions d'Al-Rassan retrace l'histoire d'une reconquista pas si différente de celle que la péninsule ibérique a connue, à la nuance près que le monde est ici purement imaginaire. Il y a assez de marqueurs évidents pour qu'on s'y retrouve et qu'on savoure ce roman d'inspiration historique assez difficile à classer ; s'il y a de l'Imaginaire il n'y a pas de magie ni de fantasy pour autant - ne vous attendez pas à voir débarquer sorciers, mages et bestioles légendaires, il n'y en aura pas mais à défaut de trouver mieux, classons la bête en fantasy historique.
 
Voilà pour la case histoire, y a plus qu'à causer protagonistes ! En Espéragne, à la cour du roi du Vallédo, le Capitaine Rodriguo Belmonte s'illustre par ses qualités martiales et humaines. C'est un roc, un gars pétri d'honneur et difficile à mener en bateau désigné par le roi Ramiro pour aller collecter les taxes des fidèles kindaths disposant de sa royale protection en Al-Rassan. Le périple l'amène à Fézana en un jour funeste pour la ville, et c'est sur le malentendu propre aux tragédies qu'il fait la connaissance d'une médecin kindath, Jehane ben Ishak - un personnage féminin comme on aimerait en rencontrer lus souvent. Elle a pour elle du caractère, des connaissances et beaucoup de détermination, et il ne lui en faudra pas moins pour se venger du roi Almalik et de ce qu'il a fait subir à son père et à sa ville natale. Aux côtés du roi siège Ammar ibn Kairhan qu'on prend volontiers pour un simple mercenaire éduqué en début de récit, mais finalement il se révèle être terriblement plus complexe. Asahrites, Jaddites et Kindaths, si certains sont à couteaux tirés d'autres savent reconnaître la valeur quand ils la voient ; qu'importe finalement la foi, on a de très belles amitiés et amours qui se tissent ... et des dénouement cornéliens qui vous arrachent et vous brisent le cœur.
 
A ce titre vous feriez d'ailleurs bien d'avoir les nerfs solides car Guy Gavriel Kay aime bien jouer avec les vôtres : d'un chapitre à un autre il vous faudra un moment pour savoir qui vient de trépasser ou de vaincre - une narration coquine qui vous fait prendre à plusieurs reprises un joli ascenseur émotionnel !
 
Alors bon, causons franchement : j'ai aimé ou pas ? Hé bien je vais peut-être en surprendre quelques-uns après le laïus que je viens d'écrire vantant tant de bons côtés, mais j'ai l'impression d'être passée à côté de quelque chose d'extraordinaire avec ce roman. Un bon livre c'est une question de contenu mais aussi une question de moment, et je crois que j'ai choisi le mauvais pour m'attaquer à celui-là. Mon déménagement est imminent, j'ai des projets plein la tête, des cartons plein mon appart' et donc peu d'occasions pour me pencher aussi sérieusement qu'avant sur un bouquin ; et à moins qu'il ne soit passionnant et bourré de suspens, c'est difficile d'aller au bout. Bons points mis à part, mon souci personnel avec Les Lions d'Al-Rassan ç'a été le manque de rythme, de mystères et de dénouements surprenants. Il se passe des choses mais jamais on ne décolle totalement, on subit un peu la politique de l'Al-Rassan, de l'Espéragne et les turpitudes de la vie de chacun -  et dieu que c'est lent ! Il a sérieusement fallu que je m'accroche pour ne pas remettre cette lecture complexe à plus tard - peut-être aurais-je dû, finalement. Objectivement parlant le roman est impeccable et je comprends l'engouement qu'il suscite depuis plus de vingt ans (ouais, il date de 1995, quand même !), mais en tant que lectrice subjective assumée, c'était justement trop carré et mathématique pour mes envies du moment - sorrynotsorry.
 
Il n'empêche, j'ai toujours les deux tomes de la saga Sous le ciel dans ma PAL et la ferme intention de m'y plonger quand la vie se sera un peu calmée avec moi - une ambiance japonisante à la Guy Gavriel Kay, je suis curieuse de voir ce que ça donne ! Amis pointilleux pas forcément demandeurs d'action et de retournements tonitruants, Les Lions d'Al-Rassan vous attendent - pas la peine de choisir votre camp, vous verrez que pas mal de monde se rejoint selon la valeur de l'autre et non en fonction de sa confession. A vous de vous en faire votre avis !
Publié le 6 février 2020

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