Épopée tragique, Les Lions d’Al-Rassan vous invite à rejoindre l’Espagne de la Reconquista sous un autre nom et à revivre la légende du Cid sans le nommer. Guy Gavriel Kay vous offre l’Espéragne et la Reconquête, les fontaines de l’Al Fontina et la beauté immortelle de Ragosa, le tout peuplé par des personnages inoubliables qui vous hanteront longtemps après avoir tourné la dernière page. Un chef d’oeuvre.

Kay - Les Lions d'Al-Rassan - Justaword
Article Original

 Il était une fois l’Espéragne…

Les Lions d’Al-Rassan s’ouvre sur une scène quasiment intimiste, celle d’un poète contraint d’assassiner un calife au cœur d’un palais résonnant du bruit blanc des fontaines. 
Guy Gavriel annonce en somme son histoire : celle d’une chute où le drame sera avant tout humain. 
Conteur éblouissant, l’écrivain canadien nous entraîne à la suite de trois personnages principaux : Rodrigo Belmonte (inspiré du Cid), Ammar ibn Khairan (inspiré par Muhammad ibn Ammar) et Jehane bet Ishak (inspirée par Rebecca de York).
Tous les trois appartiennent à une religion différente : Asharite (musulman), Jaddite (chrétien) et Kindath (juive)… et servent donc des intérêts parfois aux antipodes les uns des autres. Et pourtant… Guy Gavriel nous montre comment le cours de l’histoire va les rapprocher.
Il construit trois personnages d’une complexité rare, touchants en diable et d’une crédibilité qui ne doit pas seulement à leurs bases historiques respectives. Tout dans Les Lions d’Al-Rassan semble réel pour le lecteur car Guy Gavriel a un don de bâtisseurs de mondes tout simplement hors du commun. Il nous raconte la Reconquista, l’Espagne et le Cid en passant le tout au sein d’un univers fantasy passionnant et finement pensé.
Comme pour Les Chevaux Célestes ou Le Fleuve Céleste, Les Lions d’Al-Rassan ne renferme quasiment aucun élément de fantasy pure. Pas de magie, pas de races étranges, pas de légendes… Hormis celle des hommes. 
C’est à peine si les visions de Diego peuvent prétendre amener un élément “surnaturel” dans cette version fantasmée de l’Espagne médiéval.

L’Histoire au service de l’histoire !

A l’instar de ces précédents romans, Les Lions d’Al-Rassan transforme l’Histoire avec un grand H en une fresque épique, dense, haletante et simplement poignante. 
Guy Gavriel Kay renouvelle avec Al-Rassan l’exploit de filer au lecteur une irrépressible envie d’ouvrir une encyclopédie ou un livre d’histoire pour vérifier ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas. Il arrive à dissoudre l’Histoire dans son histoire et à bâtir une aventure incroyablement intelligente.
Chose rare, voici une fantasy qui vous redonne le goût du réel. 
Heureusement, il ne s’agit pas d’un simple décalque de la part de l’auteur mais bien d’une relecture aux multiples sous-intrigues et aux multiples niveaux de lectures.
Comme la série Rome l’a fait sur le petit écran, Les Lions d’Al-Rassan imbrique la petite et la grande histoire, arrivant à donner vie à des personnages pseudo-historiques d’une façon grandiose. 
Non seulement le récit de Kay s’avère épique et passionnant, mais il sait aussi véhiculer des messages intemporels autour de la religion, de la guerre, des hommes et de la poésie.

Faire de votre pays, de toute l’Espéragne si vous pouvez l’unifier, une contrée qui comprenne davantage que la guerre et la piété trop sûre de sa propre vertu. Permettre à votre existence d’inclure davantage que les chants guerriers destinés à inspirer les soldats. Apprendre à vos gens à… comprendre un jardin, la raison de l’existence d’une fontaine, la musique.

Guerre et Poésie

Extrêmement friand de poésie lui-même, Guy Gavriel Kay ne peut s’empêcher de parsemer son aventure de poèmes sublimes. Ceux-ci ne sont pourtant rien moins que fades comparés à la beauté du drame qui renferme ce petit pavé. 
Même si l’on serait tenté d’admirer les personnages de Rodrigo et Ammar (et ils le méritent amplement), c’est avant tout Jehane qui impressionne. Voici un personnage féminin sublime qui hante le lecteur pour longtemps, celle d’une femme Kindath qui choisit l’impossible et s’y tient. 
Elle traverse avec Rodrigo et Amma une époque où les extrémismes religieux flambent de nouveau, où les poètes se taisent petit à petit, où l’amitié ne survit plus aux horreurs de la guerre.
Guy Gavriel Kay constate la course tragique de l’histoire, les sacrifices et les pertes, il nous arrache le cœur à plusieurs reprises sans prévenir, nous manipule pour mieux nous surprendre… Sous couvert d’une fantasy-light, il nous parle de tolérance, de fraternité et d’amour, il nous parle de rêves et de fin, mais surtout il nous explique à nouveau comment un homme seul peut changer le monde.
Les Lions d’Al-Rassan s’avère non seulement une charge contre les atrocités de la guerre mais aussi une dénonciation en règle du fanatisme religieux d’où qu’il vienne. Le genre de récit qui montre qu’il existe de la beauté en chaque chose pourvu que l’on voit l’homme avant la lettre.

 

Épopée tragique, Les Lions d’Al-Rassan vous invite à rejoindre l’Espagne de la Reconquista sous un autre nom et à revivre la légende du Cid sans le nommer.
Guy Gavriel Kay vous offre l’Espéragne et la Reconquête, les fontaines de l’Al Fontina et la beauté immortelle de Ragosa, le tout peuplé par des personnages inoubliables qui vous hanteront longtemps après avoir tourné la dernière page.
Un chef d’oeuvre.

 - Nicolas Winter, le 14/11/17 

Publié le 20 novembre 2017

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