Elle y dénonce aussi la façon dont les adolescents perdus et en colère sont des proies toutes désignées pour les farcisseurs de tête en tout genre qui les envoient se faire tuer en massacrant leurs frères en misère au passage.

Les Chroniques de l'Imaginaire
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Les différentes races de féeries cohabitaient plus ou moins harmonieusement (bon, à part les elfes, bien sûr), chacune à son altitude. Avant l'arrivée des ograins. Mais aussi, que voulez-vous attendre du croisement d'un ogre et d'une naine (ou le contraire, ce n'est pas précisé dans le roman. Pas que ça ait une grande importance pour la suite de l'histoire, d'ailleurs) ?! Sans grande surprise, les ograins vont se révéler une espèce invasive, sous la direction de leur chef, Havecoque Ier, et d'ailleurs sous les Havecoque suivants.

Bien sûr, il y a des ograins qui sont des gens très bien. D'ailleurs, le fils d'Aidredon et Plumquette, Trousse, fait partie des meilleurs amis de Figuin, lui-même fils d'Ide, une ondine, et Jacaranda (prononcez "Jac", ça suffira), un sylvain. En tout cas, jusqu'au moment où Figuin rencontre Oggam, dont le sang elfe ne saurait mentir, qui le présente à Chauliode, une ondine pas vraiment sympa, prête à tout pour venger la vallée asséchée de Tumladen. Ou pour son propre gain, ce n'est pas clair. Et d'ailleurs, ça ne s'exclut pas, hein ?

Vous l'aurez compris, dans ce roman, les elfes sont les méchants de l'histoire : on ne les voit pas beaucoup, mais ils semblent être haïs de (presque) tout le monde. La preuve ? On ne voit pas un seul bon elfe (aucun elfe mort, non plus, et ceci explique peut-être cela). Mais surtout, le problème, c'est les ograins : envahissants, écologiquement destructeurs, égoïstes et à courte vue, cupides... En somme, ils ressemblent beaucoup aux Humains. Ils en appliquent d'ailleurs les tactiques de survie politique, qui pourraient se résumer par "Diviser pour régner".

Le style de l'auteure, humoristique en diable, est toujours farci d'images qui font mouche (par exemple : "Très riche, timide, elle était par surcroît ravissante, dans ce genre mat et friable qui ne vieillit pas puisqu'il finit très tôt, les veines ouvertes, au fond d'une baignoire"), et de clins d’œil à notre monde. Les personnages sont très nombreux, mais passé les tout premiers chapitres l'intrigue se concentre sur les deux couples et leurs enfants, avec quelques personnages secondaires.

Il n'y a aucun manichéisme dans ce roman, et les différentes races féeriques sont représentées autant avec leurs défauts que leurs qualités (sauf les elfes, qui auraient pu être décrits par Robert Musil*). Les accessoires sont nombreux aussi, mais mon coup de chapeau personnel va au "poirier saumon", qui témoigne d'une imagination richissime dans la noirceur.

En somme, c'est du Dufour classique, qui m'a toutefois paru plus grinçant et désespéré encore qu'à l'accoutumée. Il est vrai que le sujet s'y prête, puisqu'elle met en scène notre propre monde dans ce roman, avec les lutins dans le rôle des Sioux Lakota. Elle y dénonce aussi la façon dont les adolescents perdus et en colère sont des proies toutes désignées pour les farcisseurs de tête en tout genre qui les envoient se faire tuer en massacrant leurs frères en misère au passage. Le contraste entre le style enjoué et la noirceur de l'action est glaçant, au point que j'ai dû suspendre ma lecture par moment, avant de me mettre à regretter de ne pas avoir de baignoire.

D'une certaine façon,  on pourrait dire que le roman montre la façon dont une apocalypse arrive, puis se déroule. C'est aussi un roman sur l'Histoire, et sur la façon dont elle est racontée (par les vainqueurs, toujours), et dont ce récit est ce qui conditionne, crée la suite de l'Histoire. Et si on veut s'inscrire vraiment en faux contre une version de l'Histoire, ce n'est pas en prenant le parti des perdants pour taper sur les vainqueurs qu'on y arrivera.

* Auteur de L'homme sans qualités.

 

Mureliane, le 23/05/2019 13:29
Publié le 24 mai 2019