Au cœur de Kra se trouve le rapport avec la mort, la question de l’âme et de l’immortalité. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles ce frottement narratif entre l’oiseau et l’humain paraît si fructueux.

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«Kra», immortelle corneille

Chaque mardi, une chronique, une interview, un portrait lié à texte de science-fiction faisant l'actualité. Cette semaine, l'époustouflant «Kra» de John Crowley, où une corneille chronique l'histoire humaine.

Il y a au moins deux façons de commencer à parler de Kra de John Crowley, auteur américain trop rarement traduit. La première, c’est de partir du crépuscule, celui de la vision dystopique d’une terre ravagée par la pollution, devenue un immense tas d’ordures, sur laquelle les humains succombent à de nouvelles maladies. La fin de notre monde en somme. Le narrateur, irrémédiablement malade lui-même, veuf depuis peu, trouve un jour une corneille également bien mal en point devant sa porte. La seconde façon, c’est d’envisager l’aube, tout ce qu’il y a eu avant, le récit que lui fait cette corneille qui a vécu des époques successives, riche d’aventures et d’histoires, de fables et de personnages. Une traversée picaresque qui s’avère mythologique et métaphysique.

Mauvais présage

L’exploit de ce texte vient de ce qu’il est conté du point de vue d’une corneille, un oiseau souvent signe de mauvais présage, de mort et considéré comme nuisible ; l’humain l’écoute et retranscrit. Dar Duchesne – il est le seul de son espèce à avoir bataillé pour et obtenu un nom –, a grandi dans un territoire situé en Europe occidentale dans une époque très reculée. Le monde de Kra, celui des siens, va voir arriver les «deux-pattes» du monde d’Ymr, les humains. Dar Duschesne va apprendre à leur parler, et à chaque époque, se lier avec un des leurs, comme avec «le chanteur», avec «Toque de renard», une fille qui va devenir chamane, comme avec le Frère au début du christianisme, ou comme avec Une-Oreille, Indien à l’oreille coupée, en plein débarquement des colonisateurs en Amérique… Cela ne va pas empêcher l’oiseau de continuer à vivre dans sa communauté et à s’accoupler.

Dépouilles avariées

Au cœur de Kra se trouve le rapport avec la mort, la question de l’âme et de l’immortalité. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles ce frottement narratif entre l’oiseau et l’humain paraît si fructueux. «Les corneilles n’ont pas de mort. […] Pour ces animaux-là, il était difficile de comprendre ce que faisaient les Humains. Les Humains leur paraissaient aimer la mort : ils chérissaient les cadavres de leurs semblables et s’évertuaient à en augmenter le nombre, pour les traiter en bien ou en mal.» Tandis que les corneilles se repaissent des dépouilles bien avariées si possible. Avec Toque de Renard, Dar Duchesne va s’aventurer dans un monde souterrain à la recherche d’un objet qui peut conférer l’immortalité, «la Chose la Plus Précieuse». Avec le moine, il va descendre aux enfers comme dans le mythe pour purifier le religieux de ses fautes. Cette relation humaine à la mort, étrange, circonstancielle (les ennemis sont laissés aux rapaces, les proches ont droit à une cérémonie, l’enfer versus paradis), lui paraît étrange et ironique. Mais il n’a de cesse de tenter de la comprendre.

Autre observation de ce monsieur corneille : l’importance que revêtent les histoires pour les humains. «Les Humains vivaient d’histoires. On pouvait les suivre, comme des sentiers, dans n’importe quelle direction, mais elles allaient toujours du début à la fin.» Pour forger la sienne, John Crowley emprunte à une vaste trame narrative, relève Patrick Gyger dans sa préface, aussi bien à la légende de Gilgamesh, à Esope, à l’Enéide, à Orphée et Eurydice… Elle immerge, avec une virtuosité du style excellement traduite, dans un univers contigu au nôtre. Le coyote dit à Dar Duschene : «Nous sommes faits d’histoires, mon frère. Voilà pourquoi nous ne mourons jamais, même quand ça nous arrive.» Les histoires sont certes immortelles, mais pas Ymr ou Kra, c’est peut-être la leçon à en tirer, quoiqu’il faille avant tout profiter du plaisir de lecture de ce conte hors du commun.

Frédérique Roussel

Publié le 23 septembre 2020

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