Roman exigeant mais d’une infinie beauté, "Kra" revisite nos légendes et nos croyances, notre passé et notre futur, construit des royaumes et des histoires pour porter le monde et les hommes. C’est immensément beau, incroyablement dense, extraordinairement rare. John Crowley parvient au sommet, là-bas, très haut, sur le mont Olympe, parmi les Dieux conteurs de notre temps…et pour longtemps !

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John Crowley, le retour d’un géant

La traduction française de Kra marque surtout le retour dans l’Hexagone d’un fabuleux auteur américain : John Crowley.
On se souvient tout particulièrement de L’Été Machine, son roman post-apocalyptique joyeux ou encore de son chef d’oeuvre fantastique, Le Parlement des Fées.
Pourtant, depuis 1997 et le second volet de sa tétralogie Ægypt (qui n’a jamais été intégralement traduit en français…), aucune nouvelle fraîche de l’écrivain à l’exception de quelques rééditions ici ou là.
Le public français serait-il réfractaire au style de l’américain ?
Ce n’est pas l’avis de L’Atalante qui nous offre son dernier roman en date, Kra, petit pavé de 500 pages paru en 2017 et lauréat du Mythopoeic Fantasy Award l’année suivante.
Il était grand temps de retrouver la plume unique de John Crowley et son talent de conteur à nul autre pareil.

Des hommes et des corneilles

Tout commence par le sauvetage d’une corneille malade par un homme endeuillé. Dans un futur sinistre où l’humanité a quasiment réussi à s’autodétruire, notre narrateur existe encore, hanté par la mort de sa femme, Debra, qui le suit en clair-obscur comme un rappel de sa fin prochaine et inéluctable.
En recueillant cette corneille balafrée d’une étrange marque blanche, l’homme ne sait pas qu’il vient de venir en aide à Dar Duchesne, un immortel qui a vu le début du monde…et qui en verra certainement sa fin !
Dar Duchesne, qui connaît la langue des hommes, se met alors à raconter à son bienfaiteur des histoires tirées de ses multiples vies, des histoires incroyables et terribles, belles à en mourir, vieilles à en pâlir.
John Crowley utilise sa langue poétique et sensible pour se pencher sur l’existence d’un animal. Mais pas n’importe lequel : la Corneille. Cet oiseau tout de noir que l’on dit messager de la mort, un oiseau de mauvaise augure, un mauvais présage, un charognard.
Seulement voilà, John Crowley a une autre idée en tête. Il imagine un royaume, celui du Kra, celui des Corneilles, et un autre, l’Ymr, celui des humains. Il imagine des mondes, des époques, des histoires, des épopées.
Le roman égraine les siècles et offre par le détail la vie des Corneilles, ou, plutôt, de LA corneille.
LA Corneille, un jour, rencontre des êtres étranges, des deux-pattes qui manipulent des bâtons. Bien vite, il apprend que les deux-pattes se nomment eux-mêmes humains grâce à Toque de Renard, chaman en devenir, ni homme, ni femme, indompté et indomptable. Avec Toque de Renard, la corneille comprend l’importance du nom, l’importance de nommer ce qui l’entoure…de se nommer. C’est avec le nom que l’on devient immortel, c’est avec le nom que l’on donne une existence aux choses, qu’on se les approprie.
Alors, la Corneille devient Dar Duchesne et nous parle de ses aventures de Corneille. Il nous explique les dangers de son existence, les règles qui régissent le monde des corneilles, leur immortalité et leurs royaumes, leur accouplement et leur dortoir.
John Crowley déroule le monde de Dar Duchesne comme une fabuleuse aventure épique, où l’amour, la mort, la chasse, la communion s’entremêlent.
Tout est en place pour l’exploit.

Des histoires qui font le monde

Au gré des pages, Dar Duchesne traverse le temps. Il rencontre les premiers Hommes et mêle le destin des corneilles et celui des êtres humains. Il donne aux hommes décédés une possibilité de rejoindre l’autre Royaume, apprend aux autres qu’ils peuvent échanger avec les deux-pattes, qu’ils peuvent coopérer, coexister.
John Crowley ne se contente pourtant pas d’une seule histoire, il nous en raconte une myriade. Revisitant les légendes et mythes de l’humanité, de Virgile à Prométhée en passant par la Genèse, Dar Duchesne semble tout vivre. Il vole la chose la plus précieuse avant de se brûler les ailes, il part aux Enfers pour ramener son aimée, il se sacrifie pour les siens tel un martyr de plumes noirs.
Pourtant, c’est définitivement lors de sa visite de la Vallée du Bonheur avec Toque de Renard que Dar Duchesne commet l’irréparable.
Par accident, il égare l’immortalité et celle-ci devient son fardeau.
Quel est la chose la plus précieuse pour le vivant ?
Si certains répondront la vie éternelle, John Crowley, avec malice et subtilité, répond l’inverse. C’est la mort qui est un cadeau, une finitude qui permet d’apprécier son existence et surtout, qui évite de voir les autres mourir, de perdre les siens, de se perdre soi avec le temps.
Alors que se passe-t-il pour Dar Duchesne ? La vie, voilà ce qu’il se passe. Malgré des morts tragiques, la corneille revient toujours au monde des hommes et poursuit son existence. Il communique avec d’autres oiseaux, noue des amitiés avec des Saints et avec des Amérindiens, contemple la boucherie de la guerre de Sécession, renverse un tueur de corneilles…et surtout, Dar Duchesne aime et aime encore, malgré ses réticences et ses doutes.
De Renardeaux à Na Cerise, la corneille éternelle devient de plus en plus humaine avec le temps. Ses émotions, sa compréhension des autres, son empathie, tout concourt à faire de Dar Duchesne un homme ET une corneille d’exception.
Mais surtout, surtout, Dar Duchesne raconte.
Encore, encore. Et encore !
John Crowley, à travers son masque de plumes noires, réfléchit sur le pouvoir de l’histoire elle-même et, derrière elle, sur celui du conteur. Qu’est-ce que l’humanité si ce n’est un ensemble de noms et d’histoires, des mots puissants qui vivent pour toujours ? Dans cette oeuvre somme, l’américain semble regarder son propre travail de conteur pour se mesurer aux plus grands mythes, aux plus vibrantes légendes. Il se les réapproprient, les modifient, les modernisent. Il les fait tout simplement revivre encore et encore, cycle après cycle, itération après itération.
Le pouvoir de Kra est là, celui d’analyser le rôle des histoires sur le monde et d’en tirer une conclusion époustouflante : « Nous sommes faits d’histoires » et sans elles, le monde meurt. Le monde s’arrête. Grâce à nos imaginaires, à nos aventures fantasmées ou réelles, sanguinaires ou bienveillantes, héroïques ou égoïstes, nous sommes et le monde est.
Ainsi tourne l’univers, sous la plume de John Crowley et de milliers d’autres, de chacun et de chacune d’entre nous, sorciers et magiciennes de notre propre existence.
En filigrane, avec une intelligence époustouflante, Kra devient également un livre de deuil, une façon d’accepter la mort de l’autre et de survivre pour raconter son histoire, sa vérité, ses émotions, ses larmes, ses cris.
Et tout part d’une rencontre, celle d’un homme qui pense être prêt à mourir et celle d’une corneille qui n’en peut plus de vivre.
Mais peu importe ce qu’il se passe, on ne revient jamais sur ce qui fut, on avance, toujours, tout simplement, jusqu’au bout.

Roman exigeant mais d’une infinie beauté, Kra revisite nos légendes et nos croyances, notre passé et notre futur, construit des royaumes et des histoires pour porter le monde et les hommes. C’est immensément beau, incroyablement dense, extraordinairement rare.John Crowley parvient au sommet, là-bas, très haut, sur le mont Olympe, parmi les Dieux conteurs de notre temps…et pour longtemps !

Note : 10/10

Nicolas Winter - Justaword

Publié le 10 mars 2020