Ce livre est un coup de maître ! Pierre Bordage y retrouve un style, une histoire et des thèmes que j’avais personnellement découverts et adorés dans « Les guerriers du silence » tout en intégrant magistralement la contrainte de devoir les placer dans un univers qui au départ n’est pas le sien.

Retrouver Bordage est toujours un plaisir. Plus ou moins grand mais sans cesse renouvelé. Ce livre est un coup de maître ! Pierre Bordage y retrouve un style, une histoire et des thèmes que j’avais personnellement découverts et adorés dans « Les guerriers du silence » tout en intégrant magistralement la contrainte de devoir les placer dans un univers qui au départ n’est pas le sien.

Ce récit, premier tome d’une trilogie, prend en effet pour décor l’univers de la série Metro 2033 de Dmitri Gloukhovski en la transposant dans un Paris post-apocalyptique. Le roman fonctionne donc dans un huis clos sous-terrain imposé dont les personnages ne savent pas s’ils peuvent en sortir ou pas. L’enjeu pourrait être limité à cette question : ressortir à l’air libre ou pas. Heureusement, Pierre Bordage ne se cantonne pas à cet aspect, sans toutefois totalement l’écarter.

L’auteur s’intéresse davantage à l’organisation sociale, politique et religieuse de ce monde métro-souterrain. La population parisienne, enfin ce qu’il reste de la population parisienne vivant au sud de la capitale, vit désormais dans les stations de métro et emprunte les voies ferrées et les tunnels entre les stations pour se déplacer. Certaines « stations » sont indépendantes, d’autres ont créée des alliances sous forme de « statiopées ». Une femme va tenter de fédérer toutes les stations entre elles dans l’optique d’apporter plus de justice et d’équité dans ce monde où la loi du plus fort règne en maîtresse perfide. Ce projet n’est évidemment pas au goût de tout le monde.

La religion prend une place primordiale dans le récit de Pierre Bordage, comme dans beaucoup de ses récits d’ailleurs, et jamais en tenant le beau rôle. Tout comme dans « Les guerriers du silence », la religion est source d’obscurantisme, de fanatisme et de racisme. Confinée sous terre, la population a vu apparaître des êtres qui se sont adaptés aux dures conditions des sous-sols parisiens. Les dvinns ont développé des pouvoirs prémonitoires, les nyctes voient dans le noir, les taups sont aveugles et les vibs produisent des vibrations… autant de mutations génétiques imposées par les circonstances. La religion, en devenant toujours plus intransigeante et intégriste, rejette ces « mutants » en y voyant une régression de la population plutôt qu’une potentielle évolution. La tyrannie de la religion est un des thèmes les plus récurrents que je connaisse chez Pierre Bordage. Il en parle d’ailleurs en évoquant les quatre « ance » de la religion : reconnaissance, espérance, souffrance et obéissance… tout un programme !

Autre thématique récurrente, le salut des sociétés dépeintes par Pierre Bordage vient souvent de duos hommes/femmes. Il en allait ainsi dans « Les guerriers du silence » (non vraiment, si vous n’avez pas lu cette trilogie-là, allez-y après lu ce livre-ci), il en va de même dans Rive gauche. A la différence près qu’ici, Pierre Bordage propose trois duos : Juss et Plaisance, jeunes, débrouillards et elle nyct, Madone du Bac et Urm, elle en quête d’un fédéralisme des stations et lui, son pygmalion, et Aube et Roy, couple le plus improbable des trois, elle ancienne maîtresse du grand prêtre et lui sorte de bibliothécaire-gardien de la mémoire d’un monde extérieur qui a disparu avec le grand cataclysme qui a refoulé la population sous terre. Si les rapports entre eux de ces couples se soldent assez invariablement par des relations charnelles, ceux-ci sont avant porteur d’un message sur le pouvoir de l’amitié, de l’amour, de la compassion, de l’altruisme… bref d’une certaine idée de l’humanité.

Pierre Bordage confronte ses personnages principaux à des situations inhabituelles pour eux, provoquant leur étonnement face à des événements qui pourraient paraître banal en temps normal. La situation post-apocalyptique permet en outre de gommer la mémoire communautaire et individuelle de ce qu’était la vie avant (autorisant ainsi d’ailleurs la religion à faire son terreau de nouvelles superstitions, qu’elle aura pu elle-même faire germer dans l’esprit des populations) : ce ressort facilite la mise en place initiale, confronte les personnages à l’inconnu et maintient le lecteur en haleine. Pierre Bordage se concocte malgré tout une porte de sortie en intégrant un personnage ayant encore la connaissance de ce passé à travers les livres (prouvant encore une fois le pouvoir de la littérature comme outil d’émancipation) : lui seul sera à même de conduire quelques velléitaires vers un autre avenir. Il servira de guide à des êtres humains épris de vérité et d’ailleurs.

Pierre Bordage n’oublie pas de nourrir son récit de rebondissements, de scènes d’actions rondement menées, de péripéties qui touchent tour à tour les différents binômes de son histoire, alternant les points de vue pour ne jamais laisser s’enliser un fil narratif par rapport à un autre. Ce premier tome ne s’intitule pas « Rive gauche » pour rien, ce ne sera pas une trilogie par hasard (Pierre Bordage en est assez friand), le deuxième tome s’intitulera Rive droite. Et je l’attends avec impatience… Cette série est pour moi déjà « culte ».

Publié le 30 juin 2020

à propos de la même œuvre