Une mise en abyme de Gatsby Le Magnifique, et une manière de faire passer des messages politiques, inclusifs, en intégrant une part de fantastique délicieuse.

Les Beaux et les Élus - The reading session
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C’est assez marrant, parce que ce livre a l’air de rassembler beaucoup de lecteurs qui n’ont jamais lu Gatsby Le Magnifique, de F. Scott Fitzgerald. Je crois que je n’ai même pas vu le film. J’en ai ouïe parler. J’en ai eu des retours. Mais je m’imprègne finalement pour la première fois dans cette univers affriolant par le biais de Nghi Vo, qui décide de réécrire l’histoire de Gatsby. Le narrateur change, les points de vue divergent, en la personne de Jordan Baker, une jeune femme « adoptée » au Tonkin-Vietman, dans un passé flou tel que son âge parait indécis. On est toujours au 20ème siècle, en plein dans les années folles, dans la prohibition, pas tant pour les riches que pour les pauvres, dans les fêtes extravagantes, avec ce Gatsby mystérieux en fond de paysage. Et puis il y a les Fay, plus particulièrement Daisy, la meilleure amie de Jordan, son mari, Tom, Nick, le cousin qui rentre de l’armée. Du beau monde qui se toise et se juge dans l’intimité.

Jordan Baker donc, je le disais plus haut, narre ses aventures sociales, mondaines, amoureuses malheureuses, ses déboires, ses ressentiments. C’est un personnage haut en couleur, qui veut se faire paraître détachée. Détachée car l’on n’attend pas d’elle la convenance - elle est étrangère, même si son nom de famille indique le contraire - elle peut aller et venir au gré de ses volontés, bien qu’être une femme la limite encore. Et puis elle a ce côté fantastique maladroit, cette découpeuse de papier qui donne vie au désir d’autrui, de Daisy plus particulièrement, sa muse de papier. Détachée avons-nous dit, mais avide d’amour, elle en offre à qui veut bien lui porter intérêt.

On pourrait se dire qu'il s'agit encore d'un livre retraçant les affres des riches, leurs sauteries grotesques - et c'est le cas, elles sont grotesques - pourtant Nghi Vo apporte à ce nouveau Gatsby une lumière sur le racisme, sur le féminisme, sur les violences faites aux femmes. Les relations interpersonnelles sont aussi savamment explorées, détaillées, les dynamiques sociales tutoyées, tandis que Jordan Baker découvre finalement qu'elle n'est pas celle pour laquelle elle veut se faire passer (ou plutôt, celle pour laquelle on veut la faire passer). Et puis la mort, la haine, la tromperie, l'adieu, la menace, tant d'émotions exprimées pour des personnages qui pensent se suffir à eux-même, alors qu'ils sont maladivement dépendants de l'autre.

L'écriture de Nghi Vo est pour le moins géniale, même si l'utilisation probable du "Notwithstanding" (nonobstant en français) reste probablement immodérée (et en même temps j'en abuse de la même manière), un rendu hommage sur une mise en abyme de Gatsby Le Magnifique, et une manière de faire passer des messages politiques, inclusifs, en intégrant une part de fantastique délicieuse. [...] ce roman m'aura permis de m'évader dans les étoiles de l'ère du jazz, et de danser avec les jambes en papier de Jordan.

Publié le 22 janvier 2026

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