Prendre forme est un texte d'une modernité profonde.

Prendre forme - Biblis de folie
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Prendre forme est un texte d'une modernité profonde. Dolki Min y déploie l'histoire de Mumu, une créature venue d'ailleurs, échouée sur Terre depuis quinze ans, qui doit sans cesse changer de forme, tantôt masculine, tantôt féminine, pour survivre parmi les humains — et se nourrir d'eux.

Il y a du sang, des corps qui se défont, une chair mise à nu sans détour. Mais ce serait passer à côté de l'essentiel que de s'arrêter là : l'horreur n'est jamais gratuite, elle sert une critique profondément humaine des normes qui nous façonnent, nous enferment, nous jugent. À travers Mumu, c'est toute l'absurdité de nos injonctions de genre, de beauté, de conformité qui se retrouve mise à nu — une perte de repères qui n'épargne personne, quelle que soit la forme qu'on habite.

Cette perte de repères, on la ressent d'abord chez Mumu elle-même, contrainte de rejouer sans cesse des codes de genre qu'elle n'a pas choisis, apprenant à cligner des yeux, à marcher, à sourire comme on apprend une langue étrangère — jamais tout à fait à l'aise dans aucune des deux formes qu'elle emprunte. Mais Dolki Min ne s'arrête pas là : autour de Mumu, les humains eux-mêmes errent, cherchant l'amour sur des applications de rencontres, incapables de nommer ce qui leur manque, prisonniers de normes de beauté et de comportement aussi arbitraires que celles qu'endure la créature. La frontière entre le monstre et l'humain s'efface, et c'est précisément là que le roman touche juste : personne, dans ce livre, ne sait plus très bien à quelle forme se fier.

J'ai une admiration profonde pour ces plumes, souvent originaires de Corée du Sud ou d'Amérique latine, qui savent si bien convoquer les spectres de l'horreur sans jamais tomber dans le grand-guignol gratuit : l'horreur y devient une langue à part entière pour dire la détresse, la solitude, la détérioration de nos conditions humaines. Dolki Min s'inscrit pleinement dans cette lignée, avec un texte tragi-comique, féroce et étrangement touchant.

Publié le 1 octobre 2026

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