Prendre forme est un texte intriguant qui se dévore en une fois mais reste en tête bien plus longtemps.

Prendre forme - Revue Keulmadang
Article Original

Incapable de trouver le carburant qui lui permettrait de quitter la Terre, l’alien qui narre ce texte erre sur notre planète depuis plus de quinze ans et survit grâce à un régime alimentaire entièrement anthropophage – la chaire humain étant la seule matière organique qu’iel parvienne à digérer. Pour se procurer cet aliment, abondant mais non moins difficile d’accès, l’alien a mis en place un stratagème parfaitement rodé : iel écume les applications de rencontre, devient maître.sse de la séduction pour ferrer ses proies, se rend dans leurs logis, dans leurs lits, leur fait atteindre l’orgasme… et les décapite d’un coup de mâchoires.

Le charme et le plaisir n’ont aucun secret pour l’extra-terrestre devenu.e expert.e de cet art, et seul un obstacle vient entraver cette chasse – car c’est bien de cela qu’il s’agit (l’alien utilisant même le pseudonyme Hunting_for_love sur les applications) : l’apparence de la créature. Le roman est parsemé d’illustrations indéfinissables, masses informes pleines de protubérances, que l’on imagine semblables à l’alien, tout.e en bosses, excroissances, dents, poils, yeux et bras. Mais ce corps si différent de l’humain a l’avantage de pouvoir être remanié, tordu et transformé jusqu’à paraître complètement autre. Ainsi, avant chaque rendez-vous, l’alien retravaille son apparence jusqu’à ressembler aux photos envoyées à ses conquêtes.

Avec une solennité p r e s q u e religieuse, je me t i e n s devant la glace et, p e n d a n t trente m i n u t e s, je transpire abondamment en sculptant la f o r m e primitive de mon corps […]. Je presse mes g l o b e s oculaires pour les remonter légèrement, redresse l’arête de mon nez, réduis le volume de ma bouche, t a i l l e mes dents en carrés et les a l i g n e parfaitement. (p. 51-52)

La distorsion demande un tel effort qu’elle paraît presque atteindre le texte, les caractères s’espacent comme pour laisser place à une excroissance qu’il faut cacher sous les replis de la peau. Vient ensuite la lourde tâche de maintenir cet aspect pendant toute la durée de la sortie ; le trajet est d’autant plus long que l’alien ne supporte pas la gravité de notre planète, se sent écrasé autant par le surpeuplement du métro séoulien que par la force d’attraction de la Terre. Apparaît alors toute la dualité de ce personnage, doué d’une force et d’une rapidité surhumaine (littéralement), mais se déplaçant toujours difficilement, presque incapable de monter des escaliers, épuisé par le moindre effort physique et paraissant constamment sur le point de se faire écraser par notre monde.

À travers ce personnage si complexe, Dolki Min développe des multiples réflexions sur la sexualité, le genre, l’apparence, le corps, le handicap, l’impression de devoir se montrer sans pitié face à un monde sans indulgence. Obnubilé par la maîtrise parfaite de son aspect physique, l’alien risque à tout moment de perdre le contrôle, et la menace plane dans l’étrange compte à rebours kilométrique que constituent les titres des chapitres… Roman de science-fiction body horrifique, Prendre forme est un texte intriguant qui se dévore en une fois mais reste en tête bien plus longtemps.

Publié le 31 août 2026

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