Prendre Forme assume son statut d’expérience littéraire, d’amuse-gueule philosophique et explose la science-fiction pour en faire un terrain de jeu hautement sensible.

Prendre forme - Just a Word
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Tinder, Sexe et Cannibalisme

Rappelons qu’un livre n’est pas simplement un havre de paix. Qu’il peut aussi vous prendre par surprise, vous bouleverser ou vous étonner.
Le principe de la littérature, ce n’est pas d’être cozy mais de déboulonner le quidam pour le jeter vers l’autre.
Dolki Min, auteur (ou autrice ?) masqué coréen emploie justement cette méthode pour dynamiter vos attentes de lecteur.
Traduit pour la première fois en langue française chez L’Atalante par Cécilia Castelli & Elly Lee, magnifiquement (et étrangement) illustrée en couverture par Mandy Tsung, Prendre Forme est une novella au ton radical qui ne fait pas dans la dentelle mais plutôt dans la tripes et l’hémoglobine.
Mais cela avec amour, bien sûr. 

Dès les premières pages, Dolki Min nous plonge dans la vie de son personnage principal, toujours anonyme, qui se révèle bien vite un organisme extra-terrestre qui s’est échoué quelque part en Corée du Sud bien des années auparavant et qui vit caché parmi les humains.
Naufragée en terre inconnue, notre aventurier a eu bien du mal à s’acclimater, surtout côté alimentation. Il faut dire qu’il n’y a pas grand chose à se mettre sous la dent quand on vient d’aussi loin et avec des goûts aussi exotiques. Voilà pourtant qu’un jour, la solution tombe sur notre alien avec une évidence carnassière : la chair humaine c’est savoureux.
Le problème là-dedans, c’est qu’il va falloir se la jouer discrète pour ne pas se faire éliminer fissa par le reste de l’humanité, légèrement en surnombre par rapport à notre infortuné voyageur.
Grâce à des applications de rencontre en ligne, les choses prennent une tournure encore plus inattendue à mesure que Hunting_for_love découvre qu’il aime les humains autant qu’il veut les bouffer.
Des sentiments contradictoires qui pourraient bien causer sa perte.
Au moyen d’une narration intérieure décomplexée, Dolki Min nous fait pénétrer l’esprit d’un être dévoré par son désir et par sa différence.
Prendre Forme, c’est la traduction littéraire d’un malaise profond, celui d’une identité et de goûts qui heurtent le reste du monde.
Notre extra-terrestre, sous sa véritable apparence, correspond à la définition même de la monstruosité. Il en découle une frustration pour lui qui ne peut jamais vraiment être authentique, mais qui le pousse aussi à des sentiments toujours plus extrêmes.
Notamment un amour dévorant pour la race humaine, qui semble aussi frénétique que celui d’une mante religieuse pour son amant.

Les normes sont des murs en verre : tant qu’on ne s’y cogne pas, l’illusion ne se brise pas.

De façon extrême et grotesque, Dolkin Min questionne notre rapport à l’autre. Aux normes qui régissent les apparences et qui s’imposent à chacun pour vivre en société. Aux genres qui mettent les gens dans des cases.
En poussant le curseur à l’extrême avec cette entité à la fois abominable et pitoyable, l’auteur coréen évoque ce que la différence peut faire à ceux qui sont exclus. L’originalité principale de cette novella, c’est que l’extra-terrestre en question n’a rien d’une chose chétive, c’est tout le contraire, c’est un monstre, un vrai, comme si la perception des autres et sa solitude contrainte l’avait poussé jusque là. Au passage, l’aventure se permet une radioscopie de notre société moderne, de nos rencontres arrangées par le net et de nos sentiments refoulées qui finissent par déborder.
Le chasseur finit d’ailleurs par être le chassé, lui même rattrapé par plus féroce que lui.
La place de l’horreur là-dedans, frontale et graphique avec des scènes de dévoration saisissantes, contraste avec les sentiments mielleux et démesurées qui donnent à l’ensemble un effet presque comique.
Imaginant par la même la somme des contradictions qui pèsent sur l’individu, différent ou non.
Prendre Forme assume son statut d’expérience littéraire, d’amuse-gueule philosophique et explose la science-fiction pour en faire un terrain de jeu hautement sensible. Expérience littéraire à la fois drôle et vorace, Prendre Forme traite de la marge et de l’identité face à la norme imposée. Dolki Min exprime la souffrance de l’exclusion sans tomber dans l’apitoiement, déjouant le piège amoureux et l’alien bienveillant au service d’une histoire percutante et étrangement malaisante.

Note : 8/10

Nicolas Winter

Publié le 3 septembre 2026

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