Échoué en Corée du Sud depuis quinze ans, un être venu d’ailleurs lutte pour sa survie. Sa seule subsistance : la chair humaine. Neutre par nature, cette entité façonne sa matière via les applications de rencontre selon le profil de ses proies. Pour son premier roman traduit du coréen, Dolki Min signe une œuvre corrosive. Sous l’effroi des corps découpés perce une satire sociale d’une lucidité remarquable.
Derrière cette traque urbaine, l’auteur dissèque l’aliénation anatomique contemporaine. L’enveloppe humaine devient un costume rigide à mimer. L’obéissance aux normes et la binarité de genre exigent une discipline exténuante. Le récit jalonne le texte d’interpellations directes où le personnage prend le lecteur à partie : « À présent, vous êtes en mesure d’anticiper mes actions. Que cela vous plaise ou non, vous pensez à moi. » En forçant cette proximité, le roman nous oblige à éprouver l’absurdité de notre quotidien sous un œil excentré, dénonçant la dictature des apparences et le harcèlement ordinaire.
Cette déconstruction s’incarne dans la matière même du texte. Le récit oscille entre comédie noire et métaphysique du dégoût : l’horreur côtoie un pragmatisme désopilant. Le livre s’avère extrêmement drôle, déclenchant de véritables fous rires face à l’absurdité des situations (comme ces conseils culinaires sur la découpe des corps entre deux tâches ménagères).
La typographie accompagne aussi cette métamorphose biologique : le texte s’étire et se disloque au rythme du personnage, faisant de la mise en page le reflet plastique de sa mutation.
Pourtant, sous cet humour gore, le texte dévoile une vulnérabilité profonde. La créature traque une illusion d’amour pour combler sa solitude. Sa quête devient un compte à rebours irrémédiable vers l’inéluctable.
Une écriture empreinte d’une étrange poésie, révélant la tragique beauté de nos désirs et la fragilité de notre condition.