Johan Heliot affirme avec Frankenstein 1918 son statut de maître de l'uchronie. C’est un plaidoyer vibrant en faveur du devoir de mémoire accompagné d’une réflexion intelligente sur la condition humaine. Ses clins d’œil aux personnages historiques et à ceux de la littérature populaire anglaise plairont aux adeptes du genre.

Heliot - Frankenstein 1918 - Ombre Bones
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Frankenstein 1918 est une uchronie qui part du principe suivant: et si la première guerre mondiale ne s’était pas terminée en 1918 mais avait duré jusque bien plus tard ? Les Anglais, en mauvaise posture, décident de lancer l’opération Frankenstein sous la direction secrète de Churchill. Son but? Créer des soldats à partir de la chair de ceux morts au front, afin d’envoyer des bataillons entiers de « non-nés » capables de résister aux assauts des prussiens, sans ressentir ni la peur, ni la douleur. Parmi eux, on retrouve Victor ou 15-007, premier « frankie » à avoir survécu au processus.

L’histoire se construit à travers une série de témoignages scripturaux retrouvés dans des carnets par un historien. Celui de Victor, au moment où sa conscience et son intelligence lui reviennent totalement au point qu’il éprouve le besoin d’écrire ce qu’il a vécu. Celui de Churchill également, avec ses « mémoires secrets » (non c’est pas une faute  ) et enfin Edmond Laroche-Voisin, le fameux historien passionné qui va découvrir cette histoire par le plus grand des hasards et décider d’en faire son sujet de thèse. C’est lui qui va compiler et traduire les carnets tout en y ajoutant des passages plus personnels. Parce qu’Edmond va devoir enquêter, en compagnie d’Isabelle, pour combler les trous de l’Histoire. Pour cela, il va se rendre dans les ruines radioactives d’une Londres bombardée et détruite.

Je ne suis pas forcément une adepte de ce type de narration mais je trouve que Johan Heliot réussit très bien son coup ici. Ce n’est pas Edmond qui va publier l’histoire mais sa fille, en ajoutant un avertissement aux lecteurs. À plusieurs reprises, l’historien insiste sur le fait qu’il a retravaillé le texte. Ce choix justifie l’aspect romancé de certaines scènes des carnets qui, autrement, paraitraient trop factices, ainsi que les ellipses parfois de plusieurs années. Sur un plan personnel, ça a freiné ma lecture mais je sais que beaucoup de lecteurs ne sont pas dérangés par ce type de narration puis ça a au moins le mérite d’être original.

Frankenstein 1918 est donc une uchronie mais c’est surtout une réflexion sur la guerre, sur la condition humaine et, plus important encore, sur le devoir de mémoire. D’ailleurs, le roman se termine sur ces quelques mots qui se suffisent à eux-mêmes: « (…) n’oubliez jamais le sacrifice des générations qui vous ont précédé et rappelez-vous les leçons d’Histoire car c’est le seul moyen d’éviter de répéter les erreurs de vos aînés. »

Ces réflexions arrivent à travers celles des personnages et de leurs actions qui sont nombreuses, souvent brutales. Les choix de Churchill, par exemple, mettront le lecteur mal à l’aise. Peut-on vraiment tout accepter au nom du plus grand bien? Chacun y va de son opinion et Johan Heliot rappelle ainsi que rien n’est jamais blanc ou noir. Et qu’il est facile de juger d’un œil extérieur quand on ne se salit pas les mains. D’ailleurs, c’est un peu ce que j’ai fait à la fin pour tout ce qui concerne Isabelle !

Pour résumer, Johan Heliot affirme avec Frankenstein 1918 son statut de maître de l'uchronie. C’est un plaidoyer vibrant en faveur du devoir de mémoire accompagné d’une réflexion intelligente sur la condition humaine. Ses clins d’œil aux personnages historiques et à ceux de la littérature populaire anglaise plairont aux adeptes du genre. Le récit, construit comme un assemblage de témoignages à des fins de publication scientifique, marque par son parti pris esthétique qui ne plaira pas à tout le monde mais qui a le mérite d’oser quelque chose d’inhabituel. J’ai passé un bon moment avec ce texte que je recommande à ceux qui aiment l’uchronie ainsi que la période « Grande Guerre ».

Publié le 8 avril 2019

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