Une nouvelle fois, Terry Pratchett joue avec les chemins détournés, habille le triste avec du drôle et vice-versa, et nous livre une magnifique histoire, terriblement poignante, qu’il saupoudre d’éclats de rire pour nous permettre de justifier les gouttes mouillées qui perlent aux coins de nos yeux. C’est finement observé, intelligent et émouvant, en un mot c’est magique.

Si comme moi vous vous êtes dit : « ah, tiens, lisons un Pratchett pour se redonner le sourire », j’ai peur que « Je M’habillerai de nuit » vous laisse déconfit. En effet, pour ce quatrième et dernier épisode des aventures de Tiphaine Patraque (lisible et parfaitement compréhensible en ayant manqué « Les Ch’tits hommes libres », « Un grand chapeau de ciel » et « l’Hiverrier », ce qu’on corrigera vite), le rire n’est pas immédiatement au rendez-vous : la jeune sorcière de 15 ans commence par gérer une fausse couche d’une jeune fille battue par un père qui préfèrera se pendre qu’affronter le regard et la vindicte de la communauté. You-pi. C’est bon sang de bien écrit, comme d’habitude avec le Maitre, et malgré les silences on comprend très vite la violence ordinaire de la situation. Et aussi le calvaire de Tiphaine, une ado émancipée qui ne dort pas beaucoup.
Et quand elle le pourrait, elle doit aussi gérer les Nac mac Neegle, des gnomes bleus particulièrement collants, au parlé... pittoresque : un nouveau coup de chapeau aux talents de traducteur de Patrick Couton. Apprêtez-vous à prononcer à mi-voix leurs répliques le temps de vous faire à leur vocabulaire, une sorte d’élégant mélange entre ch’timi et québécois. Les petits personnages sont, par le décalage que leur culture impose, la première source de rire pour dédramatiser des situations d’une noirceur à vous donner le bourdon.
Et donc, comme si Tiphaine n’en avait pas assez, le vieux baron du Causse meurt, son fils, qui était un peu amoureux de Tiphaine (voir « L’Hiverrier ») impose sa parfaite antithèse comme nouvelle fiancée, une cruche grande et blonde, et son insupportable future belle-mère au château. Il reste un peu de place ? Le Mal, celui tapi au fond du cœur des hommes, est réveillé par des soupçons au sujet des sorcières, les vieux fantasmes rejaillissent, on oublie tout le bien que Tiphaine et ses prédécesseures ont pu faire, pour ne colporter que de stupides ragots à leur encontre... Et ce Mal s’incarne, et vient à sa rencontre, pour absorber ses pouvoirs et grossir encore tout en signant la fin des sorcières.

Il n’y a quasi pas de magie dans cette histoire de sorcière, sans doute le meilleur témoignage du rôle social des femmes qu’on a affublées de ce titre. Tiphaine elle-même, encore jeune et à son goût inexpérimentée, refuse la tenue traditionnelle (d’où le magnifique titre : « quand je serai devenue vieille, je m’habillerai de nuit... ») et si elle est devenue débrouillarde, et a acquis une certaine autorité, elle ne refuserait pas les conseils, même cryptiques, de ses mentoresses Nounou Ogg, Mémé Ciredutemps ou l’urbaine Madame Proust.
C’est une histoire d’apprentissage, forcé. Tiphaine n’est déjà plus une ado, plus responsable que la plupart des adultes du Causse. Elle s’en défend, mais elle joue son rôle de sorcière, tenant le pays à bout de bras, au risque de sa santé : elle est partout où on a besoin d’elle et où personne ne répond, voire ne fait attention aux autres. Infirmière, assistante sociale, elle offre le portrait intemporel de ceux qui ont dévolu leur temps et leurs forces à aider les autres. Terriblement d’actualité.

Alors, oui, quand même, tout cela est très drôle, sur la forme, autant que c’est grave sur le fond, parce qu’on a une apprentie sorcière qui doit aller à la capitale, loin de sa cambrousse, et faire de nouvelles découvertes sur le Monde, tout en gérant comme une mère poule des petits gnomes enragés, voleurs, menteurs, chapardeurs, alcoolo et désobéissants, de peur qu’ils déclenchent une guerre ou un incendie. Elle réalise tant de nouvelles choses qu’elle en vient naturellement à grandir toute seule, à tirer les leçons des constats qu’elle se refusait jusqu’alors à regarder en face, sa relation bancale avec Roland...
Bref, elle devient une sorcière.

Une nouvelle fois, Terry Pratchett joue avec les chemins détournés, habille le triste avec du drôle et vice-versa, et nous livre une magnifique histoire, terriblement poignante, qu’il saupoudre d’éclats de rire pour nous permettre de justifier les gouttes mouillées qui perlent aux coins de nos yeux.
C’est finement observé, intelligent et émouvant, en un mot c’est magique. C’est tellement de choses différentes jetées dans sa marmite de fantasy parodique, qu’on en vient souvent à ne plus savoir ce qu’on lit, pour faire fi des étiquettes. Ce titre et cette couverture enchanteurs sont une invitation qu’on ne peut, qu’on ne doit refuser, car l’on passerait à côté qu’une des plus belles choses du monde.

Merci encore, sir Terence.

Publié le 26 janvier 2021

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