À Laurence Suhner alors d’asseoir le récit avec un style solide, ciselant des descriptions plausibles sans jamais solder l’élégance.

Celle qui sait - Tribune de Genève
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Seule écrivaine romande au faîte de la littérature d’anticipation, l’auteure de «QuanTika» revient avec le surprenant «Ziusudra».

C'est un lieu idéal pour la villégiature. Pas le plus accessible, mais d’une beauté si réconfortante qu’on y resterait volontiers jusqu’à son dernier souffle. Il faut voir les plages, les eaux cristallines, admirer sa faune marine, sa flore abondante. Aussi, on ne dira jamais assez comme il fait bon traîner dans le bourg ancien, par les venelles, de troquets en terrasses. Au loin, les collines et les monts. Au loin, mais beaucoup plus loin, haut dans le ciel – midi a sonné –, deux soleils. Puisqu’on en est là, autant le dire tout de suite. Indiga, ainsi baptisée comme une publicité pour séjour en thalasso, se situe à 6,5 années-lumière de la Terre.

Rêve quantique
Ça fait un sacré bout. Ça fait un monde parfait pour un roman d’anticipation. Son titre: Ziusudra, suite d’une trilogie déjà fameuse, QuanTika. L’œuvre de la Genevoise Laurence Suhner. Nul besoin de calculer combien de temps il faudra pour se rendre sur Indiga. En 2021, un tel voyage reste impossible. Mais avec la propulsion transluminique de type Warp, capable de déformer l’espace-temps, provoquant ainsi une sorte de bulle se comportant dès lors comme les particules quantiques... Pure spéculation scientifique. Tout ce avec quoi adore jouer la romancière.

Curieux monde, d’ailleurs, que cet Indiga. Pas sûr que tout soit si doux, là-bas. Les gens travaillent dur, il y a des ultrariches sirotant leurs cocktails en orbite autant que des pauvres déclassés, comme cette jeune mère célibataire employée à la chaîne dans une poissonnerie. Curieux comme elle ressemble à cette autre femme, qui n’a pas le même
nom. Et cet homme, à qui l’on prête l’invention du voyage interstellaire, on a beau lui en parler, il n’en sait rien du
tout. Est-ce bien lui ? L’enquête démarre. Le récit s’emballe. La mémoire revient. Cette planète bleue à des lieues du berceau de l’humanité ressemble comme deux gouttes d’eau à cette autre planète, qu’on connaissait gelée il y a dix ans à peine. Quelqu’un, une divinité, un monstre, aurait-il rebattu les cartes du cosmos au grand dam des héros? Et des héroïnes! Le personnage central se nomme Ambre, venue des glaces, alias Kantika, son double des tropiques, la «lumière» en sanskrit, chercheuse indienne surdouée, exploratrice à l’esprit fulgurant. À un moment, un personnage inquiet déclare en substance: «Quelque chose cloche dans l’alignement des astres.» On verra bien.


Sous la glace
Laurence Suhner apparaît pour la première fois en 2012 sur la carte de la science-fiction. Pour QuanTika, trilogie devenue fameuse dans le monde de la littérature de genre, édité par L’Atalante, pilier français du domaine. Catégorie «hard science» – autrement dit férue de sciences et fortement documentée –, l’auteure échange régulièrement avec plusieurs astrophysiciens, ce qui l’a amenée à publier pour la revue «Nature», le nec plus ultra en matière scientifique.
QuanTika suivait les luttes politiques d’une colonie installée sur une lointaine planète. Militaires versus scientifiques. La problématique reste ancienne. Le cadre, en revanche, valait le détour. Cette planète-là consistait en une boule couverte de glace. Un jour, bien sûr, une expédition découvre sous la banquise les vestiges d’une civilisation extraterrestre...

Antennes? Tentacules? Plutôt deux jambes, deux bras et une tête. La suite de l’histoire, c’est Ziusudra, qui dira au terme d’une deuxième et ultime volume actuellement en préparation pourquoi les Timhkans – c’est leur nom – nous ressemblent tant.
À Laurence Suhner alors d’asseoir le récit avec un style solide, ciselant des descriptions plausibles sans jamais solder l’élégance.

Une BD devenue roman
Revenons sur Terre. À Genève. Chez Laurence Suhner. Comment elle est arrivée à l’écriture? Sur le tard, à plus de 40 ans. Laurence Suhner, il faut voir son intérieur. Tout est là, qui raconte sa propre histoire. Planquée dans la campagne, avec vue sur le Salève – étape probablement passagère pour cette Ca- rougeoise pur jus que la pandémie a obligée un temps à émigrer en Valais – «Je songe à partir plus loin cette fois.» Les livres, même populaires, ne sufisent pas pour manger.

On remarque les instruments de musique, percussions indiennes tablas, kora ouest-africaine. Un goût de l’ailleurs, et des arts, développé très tôt, d’abord avec la musique – elle avait 5 ans – puis avec le dessin. Sa mère est illustratrice pour la mode. Son père, économiste, ramène de ses déplacements autour du monde des caïmans empaillés et des lms Super 8. Laurence Suhner est priée d’étudier. Ce sera égyptologie et anglais, avec détour par le département universitaire d’archéologie pour l’anthropologie. Puis l’informatique à l’EPFL, en traitement de l’image 3D. Mais ce qu’elle veut, c’est faire de la bande dessinée.

Elles sont exposées sur les bibliothèques. Des planches au format A3, des personnages portant haut de forme ou coiffe ethnique, des paysages spectaculaires, des villes, des planètes bien sûr.

Ainsi naît QuanTika, d’abord un projet de BD. «J’avais l’entier du story board, mais je ne montrais que l’action. Il fallait en faire un texte. J’ai écrit les trois volumes à la suite.» Plus d’un millier de pages étaient sorties de son cerveau. Des milliers encore sont à venir.

Fabrice Gottraux

Publié le 30 novembre 2021