L’Hilketa, sport dérivé du football américain, vise à arracher la tête de l'adversaire. Les joueurs sont pilotés à distance par des victimes d’un mystérieux mal, le syndrome d’Haden. Jusqu'au jour où... un polar futuriste de John Scalzi.

Scalzi - Prise de tête - Libération
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Les règles sont toutes simples. L’Hilketa est un sport dérivé du football américain où deux équipes de onze joueurs ont pour principal objectif… d’arracher la tête d’un de leur adversaire puis de la lancer ou de la porter entre les poteaux de but. Les joueurs, protégés par des armures, sont équipés de masses d’armes ou de sabres. Chaque semaine, les grandes équipes de la LNAH (Ligue nationale américaine d’Hilketa) s’affrontent en mondiovision. Emotions, violence et frissons garantis. Mais pas d’hémoglobine… Car les joueurs ne sont pas des humains mais des androïdes, des «Cispés», pilotés à distance grâce à un réseau neuronal par des hommes ou des femmes victimes d’un mystérieux mal, le syndrome d’Haden, qui les laisse conscients mais dans un état semi-végétatif, incapables de se mouvoir.

Malgré sa brutalité et les passions qu’il déchaîne, l’Hilketa n’est donc pas un jeu dangereux. Lorsqu’un Cispé se fait décapiter, le pilote coupe la transmission et passe dans un autre androïde ou réintègre son propre corps. Jusqu’au jour où, durant un match, un Hilketeur meurt «pour de vrai» en pleine action de jeu. Simple accident cérébral d’une personne handicapée? Mauvais dosage de médicaments ou de produits dopants ? Meurtre ? L’affaire est confiée à deux inspecteurs du FBI, héros du précédent roman de John Scalzi, les Enfermés (prix Bob Morane 2017).

Dans leur recherche de la vérité, les agents Leslie Vann, policière teigneuse accroc à la nicotine, et son coéquipier Chris Shane, narrateur du livre, lui-même victime du syndrome d’Haden et évoluant donc en Cispé, vont se plonger dans le monde trouble de l’Hilketa; avec son lot d’agents et de sponsors louches, d’avocats véreux, de joueurs sur la touche, de gros investisseurs et de petites combines… Un monde où tous les coups seront évidemment permis.

Avec Prise de tête, polar futuriste aux multiples rebondissements, on est bien dans la satire des États-Unis du spectacle, du sport et du multimédia, caricature des travers de l’Amérique contemporaine que la SF entrevoit depuis des décennies – on pense ici à la superbe nouvelle Roller Ball Murder de William Harrison (1975) mettant en scène un autre sport hyper-violent, mélange de hockey, de handball et de course de moto, se terminant, lui, dans un bain de sang.

Quant à l’univers des Cispé, il évoque bien sûr Avatar de James Cameron (2009), Clones de Jonathan Mosto (2009) dans lequel Bruce Willis, également inspecteur du FBI, utilisait au quotidien une version robotisée de lui-même, double sans défaut commandé à distance; ou dernier en date, le très réussi Ready Player one de Spielberg (2018) monde chaotique où les humains s’échappent dans un univers virtuel aux allures de jeu vidéo.

Avatars, clones, Cispés et autres jumeaux numériques... Une même réflexion sur les défis et enjeux qui guettent nos sociétés si elles continuent d’abdiquer leur simple condition humaine pour se perdre dans les réseaux sociaux, la réalité virtuelle ou les chimères du transhumanisme.

- Fabrice Drouzy, le 12 février 2019.

Publié le 18 février 2019

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