Un voyage dans les étoiles version soute et cambouis, basses œuvres et combats des petits contre les grands. Plutôt réussi.

Bordure - Le Nocher des livres
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Le petit peuple se révolte… du moins, il essaie

Décidément, en France (peut-être ailleurs, mais encore faudrait-il lire la S.F. en V.O. pour en être sûr), les autrices et auteurs aiment prendre en compte les luttes sociales, même dans des récits appartenant aux genres de l’imaginaire. André David dans Luna incognita dressait un portrait, certes caricatural dans son traitement, néanmoins sincère et touchant d’une classe ouvrière maltraitée par des puissants sans scrupule, n’hésitant pas à augmenter les cadences afin de parvenir à leurs fins, au détriment des femmes et des hommes impliqués dans la construction des vaisseaux spatiaux. Lucie Mosca, dans Bordure, montre la même force, le même rejet dégoûté de l’injustice. Mais ce positionnement avec les gens du peuple se décale des chantiers aux zones de guerre, avec les soldats qu’on envoie sans leur demander leur avis. Et davantage encore, en les droguant pour obtenir leur totale coopération, leur ôtant ainsi leur humanité et les détruisant de l’intérieur. Ce qui fait que s’ils reviennent, ce qui n’est pas évident (et d’une certaine façon, pas le but, puisqu’il faudrait s’en occuper, ce qui coûte cher), ils ne sont plus que des épaves incapables de s’intégrer à la société.

C’est ce qui est arrivé à Shylot. Revenue brisée du conflit dans la Bordure, moments dont on ne parle pas mais qui ont marqué chaque combattant dans ses chairs et dans son cerveau jusqu’aux tréfonds, elle tente de tenir en se donnant un but. Avec son amie Kass, elle tient une galerie d’art qui sert de paravent pour leur vengeance. Leur but ? Trouver des preuves montrant que les dirigeants de l’époque, encore en charge, ont sciemment envoyé au casse-pipe des milliers de citoyens, sans leur expliquer le but réel des combats et, surtout, sans volonté réelle de les ramener tous et toutes en vie. Mais elles ne sont que deux. Avec de l’argent, certes (Kass vient d’une famille très haut placée, qui la regarde avec condescendance, mais n’a pas coupé les liens), mais sans réel pouvoir face aux puissants bien établis. On est clairement dans la critique sociale, quasi cyberpunk par certains aspects : critique de la société placée sous la coupe de riches personnages qui n’hésitent pas à traiter le peuple comme une variable d’ajustement avec un cynisme à la limite du caricatural. Certains aspects rappellent un autre ouvrage paru récemment, COGIPpunk de Benjamin Patinaud (lecture en cours), qui aborde ce mouvement en partie sous un angle économique.

Les codes du space opera

Mais Lucie Mosca nous offre avant tout un très bon divertissement, qui respecte les codes du space opera. Comme Le Jour du Souvenir et sa suite Le Jour de l’expiation de Bethany Jacobs, avec cette empathie pour les personnages. Même si l’Américaine situe des personnages dans la classe haute ou dans l’entourage des membres du pouvoir, alors que la Française plonge le bas de la classe sociale. Mais ce soin apporté aux personnages y est aussi fort, les rendant ainsi suffisamment intenses, profonds, pour que l’on s’attache à eux. Ce qui rend d’autant plus insupportable cette même propension qu’elles ont à les maltraiter. Shylot fait partie de ces protagonistes dont on se demande comment elle survit à tout ce que lui fait subir sa créatrice (d’accord, elle possède une force de caractère exceptionnelle et elle a mis au point une routine mentale et physique lui permettant d’évacuer des tensions, mais tout de même, quelle volonté !). Ce qui explique aussi pourquoi elle vit avec passion quand elle se laisse aller, ce qui est rare, mais intense.

D’ailleurs, ces moments de plaisir n’ont pas pour partenaire que des humaines ou des humains. Car l’autrice de Bordure a multiplié les types d’extraterrestres et insisté sur les différences. Pour montrer que dans sa société, elles sont acceptées et dans l’ensemble tellement intégrées au quotidien qu’elle ne sont pas remises en question. Mais certains passages (un en particulier) peuvent surprendre, sauf les amatrices et amateurs de certains types de mangas et animés. Car Lucie Mosca s’en est donnée à cœur joie. Sans aller dans les détails (il serait d’ailleurs bien difficile de dessiner exactement les êtres imaginés par l’écrivaine car elle se contente la plupart du temps d’un ou deux détails saillants, remarquables, permettant de différencier les individus), elle a créé toute une gamme d’êtres, humanoïdes, mais aux caractéristiques animales bien particulières : des trompes et les barrissements qui vont avec pour les Jopains ; des antennes pour les Heutiotes ; des ailes pour les Églains ; des fourrures pour les Dracquiens ; des écailles, une collerette ornée de piquants et une ressemblance avec les dragons pour les impressionnants Rezams. Et elle a su jongler avec ces spécificités dans le cadre de son récit, les intégrant à l’action sans les transformer en gadgets. Parvenant ainsi à nous offrir un roman rempli d’action, sans temps mort.

Autrice de plusieurs nouvelles, Lucie Mosca montre avec Bordure qu’elle est également à l’aise avec le format long. Elle y développe un récit aux multiples rebondissements, rythmé, moral et qui attire la sympathie, tant par la force de ses personnages que par les thématiques traitées. Une très belle surprise dont on espère qu’elle ne sera pas la dernière.

Publié le 30 juin 2026

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