La Bordure c'est le Vietnam, l'Afghanistan, l'Indochine et tous les autres bourbiers réunis. Toutes ces guerres coloniales, « contre le terrorismes» ou « l'axe du mal », où des milliers de soldats ont été envoyés au casse-pipe. Ceux qui ont survécu sont revenus brisés, physiquement et moralement. D'autant qu'ils n'étaient pas volontaires. Drogués jusqu'à la gueule par les autorités, transformés en meurtriers dénués d'humanité. Comment vivre avec ces images de carnage épouvantables imprimées dans la mémoire ? Comment retrouver une vie normale quand on a été changé, contre son gré, en assassin sans âme ? En se battant - encore - pour faire triompher la vérité, en mettant en lumière les agissements criminels de dirigeants sans scrupule ayant condamné une partie de leur population dans leur propre intérêt. Shylot en est convaincue C'est pour elle une nécessité. Sa manière de survivre. Une mission qu'elle embrasse de tout son être..
D'emblée, le ton est donné: Bordure ne lésine pas sur l'action. Un domaine dans lequel Lucie Mosca, autrice d'une poignée de nouvelles (dans le fanzine Présences d'esprits, notamment) qui signe ici son premier roman, s'avère d'une belle efficacité.
Voilà un récit qui ne manque pas de rythme ! Sans pour autant le réduire à une simple succession de moments de bravoure. L'autrice a bossé ses personnages, dans la diversité (tout cela a d'ailleurs un côté cantina de « Star Wars » : poils, plumes, écailles, trompes fleurissent sur les anatomies humanoïdes) que dans le rendu des caractères. Avec, contexte oblige, un soin tout particulier quant aux cicatrices morales infligées aux combattants lors du conflit et sur les difficultés immenses qu'ils ont à se reconstruire. Bordure, comme récemment Luna incognita d'André David (encore un nouvel auteur, décidément !) chez Critic, laisse de côté le space opera et ses grands espaces flamboyants réservés aux puissants au profit d'un tableau sombre de ce qu'impose cette même « élite » aux gens du peuple. Une ambition sociale et critique, en somme, portée avec force par Shylot, un personnage brisé mais malgré tout en résistance, que son côté badass et ses liens avec ses coéquipiers et amis humanisent de belle manière. Ici, les relations entre les personnages constituent un filet permettant aux plus fragiles de ne pas tomber. Mais les mailles en sont fines et le poids des souvenirs bien lourd. D'où les moments tendus et violents qui ponctuent la lecture. Les protagonistes sont sans cesse au bord de la rupture, et Lucie Mosca s'y entend pour accumuler les difficultés sur leurs épaules. Un peu trop, sans doute : on finit par se demander comment Shylot résiste aussi longtemps. Pour un premier roman, Bordure ne démérite pas : sans être d'une originalité extraordinaire, le résultat est plaisant et évite l'écueil de la superficialité. De bon augure pour la suite.
Raphaël Gaudin