Il met également en scène des idées dérangeantes, notamment celle que la démocratie repose sur la peur, non seulement des gouvernés les uns des autres, mais aussi celle des gouvernants par rapport à leurs administrés, ou du moins la peur de leur perte totale de pouvoir faute de moyens de coercition entraînant une atteinte physique. Mais y sont aussi pris en compte des instincts et besoins fondamentaux de l'humanité : le désir de justice, d'exploration aussi, qui sont redirigés de façon positive. Dans ce roman, le futur est ouvert, et c'est ce qui en fait une œuvre optimiste et humaniste.

Les Chroniques de l'imaginaire
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Le roman commence au moment où Samantha August, autrice canadienne de SF célèbre et controversée, disparaît en pleine rue, apparemment atomisée par un rayon émis par un OVNI. L'engin extra-terrestre disparaît ensuite, aussi soudainement qu'il était apparu. Bien sûr, cet évènement ayant été extrêmement public, et d'ailleurs filmé par un grand nombre de personnes, aucun gouvernement ne peut prétendre qu'il n'a pas eu lieu. De ce fait, la présence d'êtres non humains dans le système solaire est immédiatement admise.

D'autant qu'il se passe des choses sur les autres planètes, Mars et Vénus notamment, mais aussi sur Terre, avec l'apparition de champ de forces qui interdisent toute violence des humains à la fois entre eux, mais aussi envers la planète et les autres êtres vivants qui l'habitent. Terminées, la fracturation hydraulique, l'exploitation des champs bitumineux, la pêche intensive, au même titre que les violences conjugales, et bien évidemment les guerres.

Il s'avère très rapidement qu'aucun mal n'est arrivé à Samantha August, qui se réveille à bord du vaisseau ET, en la seule compagnie d'une IA, qu'elle baptise Adam, qui se présente comme l'envoyée d'un triumvirat d'espèces extra-terrestres. Ces aliens souhaiteraient protéger le biome de la Terre, qu'ils estiment trop vieille pour se renouveler totalement s'ils laissent les Humains terminer leur oeuvre d'épuisement des ressources. Ils ont donc démarré une Intervention, et Adam demande à Samantha August d'être leur porte-parole auprès de l'humanité. Elle a été choisie du fait que la compassion est une composante majeure de ses ouvrages, alors même que ce n'est pas un concept "vendeur" à l'heure actuelle. Avant de donner sa réponse, elle va demander à en savoir beaucoup plus, et Adam est prêt à lui donner des indications.

Pendant ce temps, sur Terre, les hypothèses sur les ET et leurs projets à l'égard de l'humanité vont bon train, comme les réactions, individuelles et gouvernementales, à l'interdiction de toute violence. On va suivre ces réactions par l'intermédiaire des dirigeants américain, canadien, chinois et russe, mais aussi par celui de chefs d'entreprise, d'un ancien marchand d'armes brutalement mis au chômage, d'un de ses anciens "clients", et quelques autres personnages secondaires.

D'une certaine façon, on pourrait dire que c'est un roman où il ne se passe rien. Il est sûr qu'un lecteur qui recherche une histoire à grand spectacle sur le "premier contact" en sortira très frustré. En revanche, un amateur de romans de SF politiques ou philosophiques pourra y trouver son compte. A mon avis, ce roman fait clairement partie de ces utopies romanesques actuelles qui se réfèrent au "conservationnisme autoritaire", évoqué ici par Yannick Rumpala. Ce qui est sûr, c'est que Steven Erikson y montre bien que "Bénéfique pour les milieux, on peut aisément convenir qu’une telle orientation autoritaire paraît peu désirable pour la plupart des humains ou autres êtres pensants qui subissent cette option." (extrait du lien plus haut)

Comme souvent dans une littérature visant à mettre en scène, voire démontrer, une idée, on y trouve de longs dialogues plutôt théoriques et secs, surtout entre Sam et Adam. Ils sont toutefois contrebalancés, de façon habile, et que j'ai personnellement trouvée plutôt jouissive, par les échanges du président américain, un avatar évident de l'actuel, avec ses conseillers. Bien sûr, cela entraîne une alternance de style et de niveau de langage qui peut être déroutante, mais qui m'a semblé justifiée.

La raison et la modération sont plutôt l'apanage des femmes, par exemple la secrétaire générale de l'ONU, ou d'ailleurs la vice-présidente américaine. Heureusement, le président chinois réagit aussi de façon à la fois rapide et appropriée à la nouvelle donne, car sinon j'aurais été tentée de crier au sexisme (sexisme positif, certes, mais du sexisme néanmoins). Les personnages en général m'ont paru crédibles, même s'ils sont évidemment trop nombreux pour être vraiment fouillés et personnalisés, évoquant davantage des figures archétypales qu'autre chose pour la plupart d'entre eux.

Récemment, lors des Intergalactiques de Lyon, des auteurs/autrices étaient invité-e-s à s'interroger pendant une table ronde sur l'existence de fictions post-cataclysmiques optimistes. Je dirais que, quelque part, ce roman en fait partie : il n'y a certes pas de catastrophe globale entraînant des milliers, voire millions, de morts, mais il met néanmoins en scène la fin du monde tel que nous le connaissons. Il met également en scène des idées dérangeantes, notamment celle que la démocratie repose sur la peur, non seulement des gouvernés les uns des autres, mais aussi celle des gouvernants par rapport à leurs administrés, ou du moins la peur de leur perte totale de pouvoir faute de moyens de coercition entraînant une atteinte physique. Mais y sont aussi pris en compte des instincts et besoins fondamentaux de l'humanité : le désir de justice, d'exploration aussi, qui sont redirigés de façon positive. Dans ce roman, le futur est ouvert, et c'est ce qui en fait une œuvre optimiste et humaniste.

Alors, certes, il ne plaira pas à tout le monde, mais je ne doute pas qu'il trouve son public, car il donne à réfléchir, et portera les lecteurs intéressés à chercher des informations dans les essais récents de futurologie, par exemple.

 

Mureliane, le 27/05/2019 14:17
Publié le 4 juin 2019