Steven Erikson prouve, au passage, une fois de plus que la littérature « de genre » porte autant de messages que la littérature « généraliste » avec autant de qualité !

Changer de paradigme

Une auteure de SF est kidnappée par une entité extraterrestre pour lui servir de porte-parole entre elle et les terriens dans la cadre d’une grande opération de remise à zéro de l’humanité à travers cinq phases dont les premières consistent à instaurer des zones d’exclusions qui rejettent l’homme pour créer des zones réservées à la nature et à interdire tout accès de violence que ce soit de l’homme envers l’homme ou de l’homme envers son environnement.

Steven Erikson construit son récit autour de plusieurs « points de vue ». Il y a d’abord les échanges entre l’auteure de SF kidnappée et Adam, l’entité extraterrestre. Leurs échanges doivent d’abord convaincre l’auteure de devenir la porte-parole d’Adam et ensuite permettre à Adam d’appréhender un peu mieux la nature de l’esprit humain.

Il y a ensuite les cas particuliers des personnages centraux de l’histoire de Steven Erikson. Au premier rang de ces personnages, il y a le mari de l’auteure de SF qui, avec l’aide d’autres auteurs de SF, va essayer de comprendre ce qu’il se passe. Les auteurs de SF sont d’ailleurs les seuls à réellement comprendre ce qu’il se trame pendant que tous les soi-disant « experts » sont littéralement à la ramasse…

Il y a aussi le chef de guerre et le vendeur d’armes qui se retrouvent déboussolés du jour au lendemain, sans parler de l’homme qui bat sa femme et se retrouve impuissant.

Et puis il y a les Etats : les gouvernements restent sclérosés dans leurs attitudes passées parce que le changement proposé par les aliens sont de nature à remettre en cause leur fonctionnement passé qu’ils souhaitent voir durer le plus longtemps possible. Le statut quo est justement ce pour quoi les gouvernements, et certaines personnes, celles qui détenaient une once de pouvoir ou de richesses, se battent. Ils sont des caricatures d’eux-mêmes : bureaucratiques, engoncés dans leurs doctrines respectives pour les Etats et dans leurs stéréotypes et leur fatuité pour les personnes.

Chacun réagit donc soit en faisant du changement une arme pour recréer un présent identique au passé soit en misant sur le fait que ce changement devient une nouvelle opportunité.

Steven Erikson décortique excessivement finement les travers de notre société actuelle et les met à nu, les uns après les autres, en s’attaquant de manière frontale au capitalisme. Cette science-fiction à quelque chose d’utopique dans la mesure où elle ne se réalisera pas telle quelle, elle est de la science fiction après tout. Mais elle amène à se dire que le monde ne peut pas continuer tel qu’il est sans parachever sans sortie de route. Et si le monde ne peut pas continuer impunément, cela signifie que nous non plus, on ne peut pas rester passif.

Steven Erikson prouve, au passage, une fois de plus que la littérature « de genre » porte autant de messages que la littérature « généraliste » avec autant de qualité !

« Alors, qu’est-ce qui cloche dans notre système éducatif, monsieur le scientifique ? La qualité baisse, le sous-financement, la transformation des universités en entreprises, aucune sécurité de l’emploi pour les professeurs de fac, le sentiment croissant que tout leur est dû chez ceux qui étaient autrefois des étudiants et sont maintenant des clients… Je continue ? »

Publié le 13 juin 2019