Une fable radicale, la parabole de l’invasion extraterrestre contemporaine comme rarement lue. Rusé, pénétrant, et insistant à raison sur le rôle de la littérature en général et de la science-fiction en particulier.

Charybde
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Une fable radicale, la parabole de l’invasion extraterrestre contemporaine comme rarement lue. Rusé, pénétrant, et insistant à raison sur le rôle de la littérature en général et de la science-fiction en particulier.

Une célèbre autrice canadienne de science-fiction disparaît en plein jour, sous l’œil des caméras de surveillance, de manière inexplicable sauf par… intervention extraterrestre. Et de fait, dans les jours qui suivent, sans aucune déclaration ni prise de contact officielle, des phénomènes étranges se produisent à l’échelle de toute notre planète, les plus spectaculaires étant sans doute l’impossibilité instantanée de blesser ou a fortiori tuer qui que ce soit, ainsi que l’érection de vastes zones dédiées à la nature et interdites, physiquement, à l’être humain. Mais que se prépare-t-il exactement ?
Le motif du contact extraterrestre est sans aucun doute l’un des plus utilisés par la littérature de science-fiction, et l’un des plus connus du grand public, par l’intense vulgarisation cinématographique auquel il a donné lieu, à grande échelle, au moins depuis le « Rencontres du troisième type » de Steven Spielberg en 1977. Avec les deux prix Hugo, les deux prix Locus et le prix Nebula de « Marée Stellaire » (1983) et d’« Élévation » (1987) pour David Brin, son redoutable melting-pot galactique et sa morale de la responsabilité vis-à-vis des autres espèces (on pourra d’ailleurs noter à ce propos les aussi intéressantes que paradoxales convergences, à trente ans de distance, avec des traitements issus de la littérature dite générale, tel celui du « Défaite des maîtres et possesseurs » de Vincent Message en 2016), avec le « Contact » (1985) de Carl Sagan et le film qui en fut adapté par Robert Zemeckis en 1997, avec Jodie Foster, cette vaste thématique multiforme, pratiquée au moins depuis les années 1940 à l’intérieur du genre science fictif, reçoit ses frontières naturelles, en quelque sorte, prenant en compte profondément les dimensions morale et scientifique du « contact ».

Si Steven Erikson, célèbre avant tout et à très juste titre pour le souffle épique et rusé de sa fantasy (sa gigantesque saga « Le livre des martyrs » est en cours de traduction complète en français, et les trois premiers tomes, « Les jardins de la lune », « Les portes de la maison des morts » et « Les souvenirs de la glace » en sont déjà disponibles, pour notre plus grand bonheur de lectrice ou de lecteur), connaît sur le bout des doigts tous ses classiques de science-fiction (on pourra noter que « Réjouissez-vous », en tâche de fond presque amusée, entreprend comme mine de rien une déconstruction méthodique des scénarios hollywoodiens – ou assimilés – autour du thème du contact et de l’invasion extraterrestre), son propos est ici tout autre, et rejoint plutôt l’extrême conscience politique du présent et du futur proche qui travaille notamment au cœur, en permanence, le Kim Stanley Robinson de la « Trilogie climatique » (2004-2007) ou le John Feffer de « Zones de divergence » (2016).

Il est toujours aussi surprenant, et quelque peu attristant, de voir une partie non négligeable du lectorat dit « de science-fiction » s’offusquer lorsqu’une expérience de pensée, une fable comme celle-ci, publiée en 2018 et traduite en 2019 par Patrick Couton chez L’Atalante, s’affirme aussi brutalement politique – ou politisée, ce qui ne devrait jamais, bien au contraire, constituer un gros mot. Certaines ou certains sont bien prompts à dénoncer la caricature et à susurrer que le capitalisme ne peut pas être si malveillant (et là, on voit fatalement surgir in petto des histoires de lune et de doigt), et que le ton humoristique en apparence qui irrigue ce roman n’est pas adapté à un sujet aussi sérieux. Pourtant, des Trump, des Bolsonaro, des Orban donnent chaque jour ô combien raison à Marx ou à Žižek à propos d’histoire, de tragédie et de farce, et les nantis de ce monde continuent largement, en leur for intérieur, à considérer que les « biens communs » étant à tout le monde, ils ne sont à personne, et que ce n’est donc que justice si eux, qui ont le talent, s’en approprient une part déraisonnable, fût-ce à usage unique, grâce justement à ce capitalisme débridé (ou fort peu bridé, ce qui revient in fine au même) de ce XXIème siècle déjà bien engagé, si l’on ose dire. Lorsque Norman Spinrad écrivait « Jack Barron et l’éternité » en 1969, lorsque John Brunner écrivait « Tous à Zanzibar » en 1968 ou « Le troupeau aveugle » en 1972, lorsque James Graham Ballard écrivait « I.G.H. » en 1975, lorsque Bruce Sterling écrivait « Les mailles du réseau » en 1988, pour ne citer qu’une poignée d’auteurs emblématiques, ils ne se souciaient guère, fort heureusement, de s’exposer à la critique du « trop politisé / trop caricatural » – et leur lectorat n’y songeait guère non plus, peut-être parce qu’il ne s’était pas en partie alors sagement rangé du côté du manche ou de l’abandon. Nous pouvons, lectrice ou lecteur, entretenir, avec Fredric Jameson et ses « Archéologies du futur », un authentique élan utopique en littérature et ailleurs, et cela n’a certainement rien de vain.

En une pirouette réjouissante, structurante et ne devant certainement rien au hasard, c’est à certaines autrices ou auteurs de science-fiction que revient donc dans ce roman virevoltant de servir de médiateurs pour l’humanité. Et c’est encore moins par hasard, bien entendu, que les deux noms de personnes réelles les plus centraux dans l’intrigue (en dehors bien entendu de l’ensemble de politiciennes et de politiciens, voire de tycoons, s’avançant ici à peine déformés) sont ceux de Robert J. Sawyer (dont l’héroïne fictionnelle Samantha August pourrait aisément figurer un double féminin), à l’éclectisme, à l’engagement et à la curiosité bien connus des lectrices et des lecteurs, et de Iain M. Banks, que l’on ne présente plus – en tout cas sur ce blog – et dont la fondation même du cycle de la Culture repose sur l’intelligence artificielle (sans fixation sur la singularité et le transhumanisme) et sur l’économie post-rareté – dont « Réjouissez-vous » fait deux pierres de touche de sa spéculation endiablée. Multipliant les assauts d’humour pince-sans-rire pour montrer ses autrices et auteurs de science-fiction en prise directe, fût-ce par le biais de la fiction, avec la catastrophe contemporaine, Steven Erikson fait de sa critique acérée du capitalisme comme il va et des gouvernements et des médias avec lui, lorsqu’ils enfourchent gaillardement veulerie, aveuglement ou inféodation, une superbe mise en abîme qui ne dédaigne pas d’évoquer à l’occasion, directement ou indirectement, la frugalité des « Dépossédés » d’Ursula K. Le Guin, le rire et la danse de Friedrich Nietzsche, Gilles Deleuze ou Alain Damasio, et nous propose quelques jolies lignes de fuite supplémentaires où résonnent les notions d’amis et d’ennemis extérieurs (on se souviendra certainement des débats moraux qui hantent souvent les protagonistes des Circonstances Spéciales de Iain M. Banks) et où la conquête spatiale relancée entraîne davantage l’auteur dans une prise de risque politique et philosophique à la Kim Stanley Robinson ou peut-être même à la Stanislas Lem plutôt que dans une récitation technique virtuose à la Stephen Baxter. Conduite à un rythme soutenu, cette parabole réussit le tour de force d’enchâsser ses problématiques disjointes en mode systémique, et de forcer le rire jaune au milieu du vertigineux désarroi inévitable aujourd’hui.

Publié le 18 septembre 2019

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