" Le Fleuve céleste " est plus qu’un coup de cœur. Je suis littéralement subjuguée par toute l’œuvre : on ne pourrait retrancher aucune ligne mot, aucun mot, tout contribue à la beauté du texte. Le lecteur découvre là une magnifique épopée, inspirée de la chute des Song du Nord, riche d’humanité, riche d’aventures et riche de sens. Une beauté à savourer!

les rêverie d'Isis
Article Original

J’ai eu un coup de foudre pour cette couverture quand je l’ai découverte dans ma libraire préférée. Avant même de lire le résumé, je savais que j’achèterai le roman. Et puis, comme souvent avec moi, j’ai attendu pour le lire, attendu le bon moment, celui où je pourrais me lover dans mon fauteuil préféré et savourer pleinement ma lecture. C’est ce que j’ai fait il y a une petite semaine.

      Ce joli pavé nous offre l’histoire de Ren Daiyan, le fils d’un archiviste d’une lointaine province de la Kitai. Il rêve de victoires et d’exploits, il désire ardemment restaurer la grandeur de la Kitai en étant celui qui lui rendra des Quatorze Préfectures perdues lors de combats contre les barbares. Le chemin sera long, vers son avenir. Et la Kitai n’est plus ce qu’elle était, les cavaliers des steppes du Nord ont des rêves de grandeur aussi, et s’avèrent être une menace pour l’empire kitan, un empire qui se défie de son armée, traumatisé et hanté par des coups d’Etat militaires. De multiples destins se croiseront, des carrières se feront et se déferont car c’est aussi l’histoire d’un monde sur le point de changer.

      Le Fleuve céleste est le premier roman de Guy Gavriel Kay que je découvre, mais sûrement pas le dernier. Je suis complètement ébahie par le monde qu’il a réussi à faire cristalliser sous nos yeux : c’est à la fois le déclin, puis la chute et enfin l’avènement d’une nouvelle dynastie, le temps d’une vie complète. Tout est là : la culture avec des ci, des poèmes, des chants, des artistes aux inspirations variées ; les complots de la Cour, les attaques perfides, les ambitions des hommes, les assassinats et l’exil des opposants ; le souffle épique avec des batailles sur terre et sur l’eau, des sièges, des guerres et des poursuites ; de la romance en filigrane, mince et mesurée ; et enfin, les croyances et la mythologie d’une culture que nous découvrons, les femmes- renard : la daiji en est la preuve. Nous avons là véritablement un livre-monde. Le rythme de la lecture se trouve donc impacté : c’est une lecture que l’on savoure, lentement, doucement. La beauté de ces pages ne se dévoile pas dans la précipitation, comme les pivoines de la fête de Yenlin, elle demande le temps de s’épanouir et de préparer mot à mot des destins hors normes, avec toutes leurs étapes, leurs faux départ, leurs errances et leur point d’orgue. La part culturelle ajoute indéniablement en saveur. Nous découvrons l’administration kitane, les examens impériaux pour devenir jinshi, les yamens et leur fonctionnement : une multitude de choses qui nous enrichissent et nous transportent dans un autre univers. D’ailleurs, je n’ai pas résisté après lecture à me renseigner un peu plus sur les esprits renard et sur la daiji, parce que c’est un animal que j’adore et cela m’a vraiment intriguée.

     Si le récit prend son temps pour déployer ses ailes, il n’est pas pour autant ennuyant. Il y a une multitude d’événements, comme des épiphénomènes qui nous arrachent un sourire, qui nous intriguent et qui contribuent tous sans que nous le sachions, à la construction des personnages : une scène de vol dans les bois ouvre sur la ruse, l’intelligence d’un homme, et permet de sceller deux destins en une rencontre, une conversation autour d’un thé met en lien des personnages dont le parcours sera étroitement lié quelques centaines de pages plus loin. Tout a de l’importance au sein de ce volume, et c’est au lecteur d’être attentif et de savoir goûter la saveur de mille et un instants, différents, uniques, mais se combinant à la perfection.

       L’auteur crée des personnages fabuleux, osons le mot. Ren Dayian est absolument extraordinaire par son courage, sa détermination, son intelligence et son humour. Il est aussi un fin stratège que fidèle ami. J’ai adoré le duo qu’il forme avec Zhao Ziji. J’ai également adoré que son parcours ne soit pas linéaire : cela donne un supplément d’être au personnage. Il commet des erreurs, a des émotions, se relève et avance. Je trouve que cela correspond mille fois plus à la vie qu’un héros sans peur et sans reproche qui accomplirait son destin, de manière mécanique, sans fêlure et sans humanité, finalement. Lin Shan est un personnage féminin hors norme et… bluffant. Femme dans un empire dominé par les hommes, un empire dans lequel les femmes n’ont que le droit d’être discrète, elle prend la plume, compose et donne à entendre sa voix, la seule qui s’élève parmi les hommes, à égale hauteur. Finalement, le féminisme n’avait pas cours à cette époque, dans cet empire, mais elle l’est sans le savoir, et à aucun instant, elle ou son père ne dément la difficulté d’être une femme, d’oser parler dans un monde qui muselle la moitié de l’humanité. Il n’y a donc pas de grandiloquence ou d’idéalisation : ce parcours de vie unique, permis grâce à un père hors norme aussi, est un chemin semé d’embûches, dangereux mais aussi magnifique. Enfin, j’ai adoré les figures de poète : les frères Lu. Ils incarnent le partage, l’amour, la douceur, mais aussi la lucidité et la droiture dans un monde de courtisans et de faux semblant. Le premier ministre Hang Dejin est lui aussi époustouflant par sa ruse et sa lucidité politique. Il tire les ficelles, il anticipe, et malgré sa cécité croissante, il voit mieux que beaucoup. Vous l’aurez compris, la galerie des personnages porte aussi le roman, et lui confère toute sa complexité. Aucun personnage ici n’est un être de papier vain et futile, tous ont une multitude de facettes, qui se dévoilent au moment opportun pour notre plus grand plaisir. Et que dire des guerriers des steppes, des complots et des coups d’Etat menés par des cavaliers avides de pouvoir ! Les chefs de guerre altaï incarnent à la perfection l’un la force brute, la violence et les appétits de conquête et de mort, l’autre la mesure dans une conquête démesurée, l’ambition raisonnée – ce qui semble paradoxal – mais pas exempte de violence.

        Je crois que je pourrais parler encore de ce roman tant il y a de choses à en dire. Son ampleur dépasse de beaucoup la plupart des œuvres ce que j’ai pu lire jusque-là, sa chute est à la fois poignante, frustrante et belle. Nous espérons, nous luttons aux côtés des personnages, et, comme eux, nous sommes rappelés par les contingences matérielles, par la vraie vie et la vraie nature des hommes, nous regrettons, mais in fine, pas tant que cela, car cette fin,  si elle déçoit nos espoirs, satisfait aussi notre cœur dans ses dernières pages. Arrivés à son point final, une véritable légende s’est écrite sous nos yeux.

       Le Fleuve céleste est plus qu’un coup de cœur. Je suis littéralement subjuguée par toute l’oeuvre : on ne pourrait retrancher aucune ligne mot, aucun mot, tout contribue à la beauté du texte. Le lecteur découvre là une magnifique épopée, inspirée de la chute des Song du Nord, riche d’humanité, riche d’aventures et riche de sens. Une beauté à savourer! 

 

Publié le 14 mai 2020

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