Que le mystère soit un monstre, un ordinateur, une déesse ou un Gritche, que l'on ait découvert ou non le secret du voyage dans l'espace, que le héros pilote un vaisseau, un voiture ou un cheval, qu'il cuisine au beurre ou à la margarine, l'amour, la politique, la peur, l'inconnu et la mort, eux, ne changent jamais, et ce sont eux qui font les bons romans. Il faudrait être fou pour dépenser plus.

Kay - La Chanson d'Arbonne - Ozone

Elle est là, la Fantasy de qualité dont on vous parle si souvent... Elle est bien là, même sans dragons, sans elfes et sans démons. Car la Fantasy, enfin, la littérature, elle est là pour conter la vie, la nôtre, même sous d'autres cieux, sur d'autres planètes ou à d'autres époques.

Le roman n'est pas là pour dispenser les derniers progrès de la science : dieu merci, il y a des revues et des universités pour cela. La littérature est là pour nous divertir, nous émouvoir, et nous donner quelques jolies plumes prêtes-à-porter pour les petites ailes de notre imaginaire ! Ceux qui oublient cela pour se complaire dans une quête intellectuelle masturbatoire nous fatiguent et sont dangereux : ils écartent le lecteur du plaisir de lire.

Heureusement, Guy Gavriel Kay n'est pas venu nous faire la leçon, mais bien nous offrir un merveilleux voyage, plein de vérité, comme un cadeau personnel qui nous touche si profondément qu'on croirait qu'il nous est entièrement dédié : un miroir rassurant, où se réflechissent nos doutes, nos craintes, et notre amour sauvage pour nos petits bouts de vie.

On se souvient des courts d'Amor présidées par la voyeuse Marie de Champagne où le courtois chevalier se faisait troubadour afin d'enlever sa domina. Lors, la société s'étirait et se soumettait au bon vouloir de vers et de pieds où les multiples topos tournaient autours de la conquête. Qui pourrait donc oublier Richard dit Coeur de Lion, le roi troubadour, brutal et sauvage monarque à la langue pourtant déliée et charmeuse. Déjà politique et chant étaient mêlés. Kay connaît bien son Histoire et l'importance du lyrisme dans le conte et la tradition orale. Il n'est pas non plus sans savoir que la magie peut naître du chant : psalmodie, incantation, hypnose, possession, sabat, rites en tous genres.

Or, au pays d'Arbonne, tous les troubadours sont rois. Car telle est la puissance de la chanson : elle ne se contente plus d'adoucir les moeurs, elle les façonne selon le bon désir des poètes rois, et soulève des murmures qui deviennent révoltes et renversent les trônes. Un nouveau pouvoir au milieu du conflit habituel de la raison, de l'esprit, du mythe et de l'envie, intérêts entre lesquels navigue Blaise du Gorhaut, fuyant le roi son père et la barbarie du royaume qui aurait dû lui revenir. Blaise est un héros sombre, fils désabusé mais brillant, homme de combat qui cherche l'oubli dans une forme de guerre incessante : il devient mercenaire.

Du Gorhaut à Tavernel, en passant par l'île de Rian, Blaise voyage avec son histoire, qu'il croit pouvoir garder secrète, et découvre en chemin les guerres et les intrigues d'un monde où les marionnettistes politiques parlent de l'avenir au présent. Mais l'amour, toujours, pèse plus lourd que tous les autres sentiments.

C'est donc une fuite, celle de l'homme devant la fatalité des traditions, et celle de l'histoire, parallèle, uchronique. Car si Arbonne n'est pas une contrée de la France médiévale, elle aurait pu l'être. Kay n'est pas seulement un romancier exceptionnel, il est aussi un passionné d'histoire qui se documente pour chaque nouveau livre : il n'y a pas de meilleur mensonge que celui maquillé de vérité, il n'y a pas de meilleure fiction que celle qui s'installe dans un univers si précis, plausible ou détaillé qu'on en oublie qu'on rêve...

Et la magie ? Mais la magie n'est pas une énorme boule de feu qui s'échappe des doigts du sorcier pour enflammer les orcs, non ; elle est un voile opaque, presque invisible, comme un sixième sens qui se dissipe à mesure qu'on s'éloigne de l'île de la déesse. Comment, cela vous rappelle quelque chose ? Avalaon, peut-être ? Ce roman de Kay n'est d'ailleurs pas si loin que ça de la trilogie arthurienne de Marion Zimmer Bradley. Les moeurs y sont peints avec la même passion, les clichés vulgaires de la Fantasy y sont aussi habilement détournés, mais le voile romantique est levé : c'est la patte de Guy Gavriel Kay, qui raconte les hommes comme ils sont, qu'ils soient parfumés ou puants de sueur, affublés pour la fête ou nus près d'une femme. Il y a dans La Chanson d'Arbonne ce qu'il doit y avoir dans un bon roman, ce qu'il y a dans Dune ou dans Hypérion : un miroir si juste où la grandeur de l'histoire sait éveiller notre humaine émotion. Une poignée d'hommes qui avancent dans l'Histoire et comme nous vers la mort ; et avec eux nous souffrons, avec eux nous pleurons, avec eux nous sursautons. Alors après, qu'il y ait spéculation, uchronie, boulons ou dragons : on s'en moque, ce ne sont que des appâts pour exciter l'imaginaire - et cela marche mieux avec certains qu'avec dautres. Que le mystère soit un monstre, un ordinateur, une déesse ou un Gritche, que l'on ait découvert ou non le secret du voyage dans l'espace, que le héros pilote un vaisseau, un voiture ou un cheval, qu'il cuisine au beurre ou à la margarine, l'amour, la politique, la peur, l'inconnu et la mort, eux, ne changent jamais, et ce sont eux qui font les bons romans. Il faudrait être fou pour dépenser plus.

Henri Loevenbruck, janvier/mars 1998. 

Publié le 10 octobre 2017