Maintenant que j'ai refermé ce dernier volet, je reste tout aussi impressionné par la maîtrise dont a fait preuve Régis Goddyn pour rédiger ce cycle. L'équilibre des différents tomes, l'entrelacement permanent de fils narratifs différents, encore rendu plus complexe par cette ambivalence fantasy/SF, le chemin qui n'a jamais dérivé et est arrivé au bout... Vraiment, chapeau !

Goddyn - Le sang des 7 Rois, Livre VII - Appuyez sur la touche "lecture"
Article Original
"This is the end", chantait Jim Morrison sur l'un des plus fameux titres des Doors. Chanson qu'on retrouve sur la bande originale d' "Apocalypse now" et, outre le fait que nous allons parler du septième et dernier tome d'un cycle, cela colle pas mal avec notre roman du jour, sur lequel plane une effrayante menace. Avec ce "Livre Sept" (aux éditions de l'Atalante), Régis Goddyn clôt donc son voyage dans les sept Royaumes, cet étrange archipel où il se passe décidément de bien curieux événements... "Le sang des 7 rois" est un cycle de fantasy, c'est toujours vrai, mais qui, depuis son milieu, s'est teinté de science-fiction. Désormais, place à l'explication finale, au duel crépusculaire qu'on imaginait voir se produire depuis un moment. Mais un duel, le mot est restrictif : en effet, ce qui va se passer dans le tome 7 ne concerne pas que deux individus face-à-face, la main sur un flingue et les yeux filmés dans une bande en cinémascope, mais la population entière d'un monde menacé de disparaître...

Orville poursuit son interminable odyssée à travers les sept Royaumes. Toujours accompagné de Rose, dont il se rapproche, et de Delwynn, qui apprend à maîtriser son don, il se rend à Arcédia, où son arrivée fait pour le moins sensation. Mais, les projets du simple officier devenu roi et mage sont bien plus importants. Connaissant la situation difficile de l'archipel, soumis à des politiques qu'on qualifiera de génocidaire, il entend, dans ce huitième royaume qu'il a fondé sur l'île du Goulet et les îlots voisins, accueillir le plus de monde. D'autres quêtes, plus personnelles, restent encore à accomplir et, pour cela, il va confier Rose et Delwynn à Armine, qui assure la régence sur l'île du Goulet. Mais, là encore, d'autres événements vont venir perturber les projets d'Orville. En effet, la menace ne vient plus du passé, des élucubrations de Lothar et de sa clique sur le sang bleu et cette caste à restaurer et protéger, quitte à massacrer bon nombre de personnes. Non, la nouvelle menace arrive du ciel, de cet étrange vaisseau dans lequel se trouve Maddox...

Lui n'a qu'une idée en tête : retrouver Jahrod, réfugié quelque part dans les sept Royaumes, mais insaisissable. Alors, sans état d'âme, Maddox décide de faire sortir son ennemi de sa cachette en appliquant à l'archipel une effroyable politique de la terre brûlée. Avec des moyens technologiques bien supérieurs à ceux dont disposent les sept Royaumes, il se lance dans un blitz meurtrier. Peu lui importe l'avenir de ce monde qu'il compte détruire une fois qu'il aura récupéré celui qu'il est venu chercher. Alors, avec son armée ultra-moderne, ses combattants sans scrupule ni peur en nombre sans cesse croissant, il entreprend de détruire méthodiquement toute la population des sept Royaumes qui n'a plus qu'une solution : retarder l'échéance. Fuir, ne surtout pas combattre cet ennemi apparemment invincible et disposant chacun d'armes n'ayant rien à envier aux pouvoirs des mages. Fuir dans la crête, dans les régions les plus difficilement accessibles, mais aussi les plus inhospitalières, de l'archipel pour essayer d'enrayer l'avancée de cette armée qui semble sortie de nulle part...

Jahrod est témoin de ces événements. Impuissant, il continue pourtant de chercher un moyen de s'opposer à Maddox avec l'aide de Lisa, l'intelligence artificielle qui l'a accompagné sur cette planète, et d'Alone, étrange personnage au savoir scientifique aussi utile qu'inquiétant. Sans oublier Fanette, l'humble aubergiste que Jahrod a littéralement transformée en une guerrière revancharde...

Le combat final est engagé, à Jahrod de répondre à Maddox. Jouera-t-il la montre, au détriment des populations, ou essaiera-t-il d'enrayer la folie de son adversaire ? Trouvera-t-il les solutions pour contrer la débauche de moyens mis en oeuvre pour le débusquer ? Restera-t-il dans les souterrains de Gradlyn ou devra-t-il lui aussi bouger ?

Autant de questionnements dont dépend l'avenir des sept Royaumes. Car, déjà affaibli par la folie de ses propres monarques, la population de l'archipel risque d'être rapidement éradiquée si rien ne se passe. A moins que les mages puissent s'opposer à la puissance des troupes de Maddox, mais ils ne sont pas nombreux et dispersés...

Voilà nombre d'enjeux auxquels il faudra répondre au cours de ce dernier tome. Avec le développement de thèmes déjà vus dans les précédents livres du cycle. A commencer par l'opposition encore plus flagrante entre science et magie. Lorsque l'on a découvert les sept Royaumes, c'était un pur univers de fantasy.

Un monde ancien, aux allures médiévales, avec une quasi absence de technologie mais une présence de la magie qui, si elle était redoutée, était accepté. Entre les Clairvoyants et les hommes au sang bleu, puis avec l'apparition des mages, on était bien loin de notre monde réel, où a technologie et la science ont remplacé le merveilleux.

Et puis, ont commencé à apparaître ces signes étranges rappelant la SF bien plus que la fantasy... Avec l'irruption de Jahrod au milieu du tome 4, le cycle a connu un virage. Désormais, il faudrait partager le récit entre ce monde médiéval archaïque et un autre univers, futuriste, même pour nous, lecteurs du XXIe siècle, et voir ces deux entités entrer en collision.

Science contre magie... C'est véritablement un des thèmes centraux de ce dernier tome. Une lutte gigantesque, décisive, où celui qui l'emportera imposera fatidiquement son modèle au monde... Ou le fera irrémédiablement disparaître. La science, qui est d'ailleurs, sous une forme très particulière, le point de départ du cycle, à travers les sombres ambitions génétiques de Lothar et de sa clique...

Décidément, dans ce monde difficile, chaque royaume de l'archipel ayant des spécificités géographiques particulières qui compliquent l'existence des populations, la science n'est pas une aide, bien au contraire. Faut-il en tirer des conclusions au-delà de ce cas d'espèce ? Non, sans doute pas, sauf le classique "science sans conscience n'est que ruine de l'âme"...

Cette science que l'on voit proposer des situations effarantes, effrayantes tout au long de ce septième tome, une puissance de destruction terrifiante qui n'est contrebalancée par rien, par aucune innovation utile et créatrice de quoi que ce soit. C'est sans doute cela le plus inquiétant, dans ce final : cette sensation d'une fuite en avant sans retour et sans alternative...

L'autre aspect fort, c'est un thème assez classique de la SF qui s'immisce dans ce cycle de fantasy : la lutte de l'humain contre la machine. Je ne peux pas trop développer ce passage pour ne pas trop en dévoiler, mais cette dimension va au-delà de la simple opposition frontale. Elle est aussi clairement philosophique, posée par certains des personnages.

En particulier la question des émotions, des peurs, des sentiments, tout ce qui constitue la personnalité humaine, en opposition avec la machine, froide, calculatrice, sans état d'âme, sans frein, lancée une fois pour toute, tel un rouleau compresseur. Maddox, d'une certaine manière, agit comme ces machines, Jahrod était sans doute comme lui avant d'entamer un changement de cap.

Et puis, il y a les humains, qui vivent dans les sept Royaumes, un monde qui n'a rien d'un paradis, aux prises avec les erreurs et les dérives qu'on constate partout où s'installe l'homme. Mais qui conserve, dans sa diversité, ce fonctionnement humain avant tout. On retrouve d'ailleurs cette diversité au sein des mages, en allant des plus altruistes, comme Rose, aux plus fous, comme Braseline.

L'efficience de la machine est ici terrifiante, face à un adversaire désarmé ou presque. Le massacre est total et les humains sont désemparés. On voit même comment les réponses possibles qu'ils pensent apporter, fruit de leur expérience, sont dépassées, à côté de la plaque. Seul les mages, mais plus dans une position défensive, pour retarder l'avancée de l'ennemi, semblent posséder les capacités pour s'opposer.

Et c'est un enjeu primordial, car la survie des sept Royaumes et de la planète toute entière, ne va pas, on le comprend vite, sans la survie de l'humanité et de ce qui la compose. Même s'il s'agit parfois d'humains "améliorés", soit par ces dons magiques qui surprennent ceux qui les reçoivent, soit par ce sang bleu et les aptitudes qu'il confère.

Quelque chose m'a frappé dans ce dernier livre de la série. J'ai eu l'impression d'être plongé dans un jeu vidéo et d'adopter, non pas le point de vue des joueurs, face à leur écran, mais celui des personnages qu'on manipule lorsque l'on joue. On n'est pas dans un monde virtuel façon "Tron", mais on plonge dans un univers de RPG à la "World of warcraft" mélangé à du FPS (les jeux de tir à la première personne), où l'on serait la victime et non le sniper.

Là encore, le choix du mélange adopté par Régis Goddyn offre des possibilités très étonnantes d'une confrontation improbable, impossible ailleurs. Fantasy et SF, soeurs ennemies de l'imaginaire, mises face-à-face pour un règlement de comptes façon OK Corral... Peut-être est-ce finalement ça, l'idée force de l'auteur ?

Au cours de ce cycle choral, dans lequel évoluent énormément de personnages (et parfois, même, deux en un), on a suivi bien plus d'hommes et de femmes que ce résumé ne l'indique. Bien sûr, puisqu'on s'apprête à refermer cette série, le destin de nombre d'entre eux est scellé, et dans un contexte, on l'a compris, tout  fait tragique. Il y a toujours ce côté émouvant des adieux, qu'on lise un one-shot ou un cycle. Mais, forcément, au bout de sept romans de 400 pages chacun, le lien avec ces protagonistes est un peu plus fort. Certains personnages secondaires (je pense à Rouault, par exemple) nous marquent et l'on veut savoir ce qu'il va advenir d'elles et d'eux.

Sans être un disciple absolu de G.R.R. Martin, force est de reconnaître que Régis Goddyn n'a jamais épargné ses personnages, mais, dans le contexte belliqueux de ce dernier volet, avec un rapport de forces complètement déséquilibré, on se dit qu'on risque de laisser pas mal de monde en chemin... Peut-être tous, d'ailleurs, car on voit mal comment, malgré leur résistance, les populations des sept Royaumes pourront résister...

Maintenant que j'ai refermé ce dernier volet, je reste tout aussi impressionné par la maîtrise dont a fait preuve Régis Goddyn pour rédiger ce cycle. L'équilibre des différents tomes, l'entrelacement permanent de fils narratifs différents, encore rendu plus complexe par cette ambivalence fantasy/SF, le chemin qui n'a jamais dérivé et est arrivé au bout... Vraiment, chapeau !

A noter que ce dernier tome comprend divers petits clins d'oeil (et je ne les ai pas tous repérés, j'en suis certain), mais j'ai bien rigolé, par exemple, en découvrant que Régis Goddyn était fan des "Têtes brûlées", série qui a marqué mon enfance. Un point de détail, oui, je sais, mais ce n'est pas là-dessus que nous allons finir, rassurez-vous.

Non, si l'on regarde désormais "le sang des 7 rois" dans son ensemble, des péripéties des premiers tomes aux menaces croissantes des derniers, se dessine une réflexion sur l'humain tout à fait passionnante. Un humain que vient mettre en danger la folie d'un pouvoir absolu autant qu'une modernité sans frein ni raison.

Au gré de ces sept volumes, Régis Goddyn place des personnages qui n'aspirent qu'à la tranquillité et au bonheur face à des dangers qui les dépassent largement et remettent en cause leur existence. Pour lutter, il n'y a pas seulement un arsenal où ma magie tiendrait une place centrale, mais surtout tout ce qui constitue intrinsèquement cette humanité : les émotions, la conscience, la sagesse... Orville, personnage central du cycle, est la parfaite illustration de cela. Son évolution, du médiocre soldat jusqu'au mage ayant pris sur ses épaules le destin de son monde, en fait un véritable héros, qu'on pourrait mettre au même rang que certains personnages mythologiques. Oui, il y a du Hercule, dans Orville, mais surtout, un mélange savant d'individualisme et d'altruisme.

Comme souvent avec les univers de fantasy et les personnages qui y évoluent (on le voyait encore récemment avec le diptyque "Eos", de G.D. Arthur), on se dit qu'une nouvelle visite dans ce monde, mais pas tout de suite, quelques années, quelques générations plus tard, serait passionnante pour voir comment les événements ont été digérés, surmontés... Et voir ce que seront devenus les personnages, Orville en tête, s'ils auront su impulser une nouvelle façon de vivre dans l'archipel, en évitant de reproduire les erreurs du passé, en gérant le pouvoir de manière sage et avisée pour ne pas voir resurgir, à l'avenir, ces démons qui ont mis les sept Royaumes à feu et à sang...

Mais ne serais-je pas un tantinet optimiste, là ?
 
 
Publié le 10 janvier 2017