J’ai aimé voir ces personnages vieillir, construire quelque chose, autour d’une idée plus grande : Bessa, la cité des femmes, la cité de soie et d’acier.

La Cité de soie et d'acier - Mondes de poche
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La Cité de soie et d’acier est un texte parfaitement maitrisé. Le clan Carey s’approprie les codes des 1001 nuits pour mieux faire la critique du monde contemporain en racontant de belles trajectoires collectives et individuelles.

La couverture de la version Neptune – même si j’adore celle du grand format – annonce la couleur : le sabre – acier -, cette longue étoffe – soir – et le désert à peine éclairé par un croissant. Notre trio enracine son texte dans un décor bien connu, quelque part dans un Orient qui relève de l’image d’Epinal. Tout y passe entre les différents titres de noblesse, du calife au vizir, les déserts hostiles ponctués de quelques oasis et cités, des troupes de voleurs de chameaux, des marchands, des harems… et la liste pourrait être encore bien longue. Quant aux personnages, ils ont des noms à rallonge, des titres ronflants, et sont extrêmement archétypaux. La cité de soie et d’acier est un hommage, parfois presque parodique, et reprend les codes formels des contes avec des péripéties rocambolesques, de l’action mais aussi une morale régulièrement ironique qui se dessine. Les Carey utilisent avec malice l’écriture à plusieurs : les personnages entrent souvent comme au théâtre et racontent une histoire, une parenthèse parfois amusante mais qui bâtit petit à petit cette cité merveilleuse, brique par brique. Ainsi, même s’il s’agit effectivement d’un roman, l’ensemble pourrait aussi être comparé à un fix up, ou à un repas avec des entremets surprises.

Mais La Cité de soie et d’acier n’est pas qu’une simple somme de contes et d’aventures, dont la morale serait un peu surannée, c’est aussi un texte qui résonne avec de très nombreuses problématiques actuelles. C’est avant tout un récit féministe, qui raconte comment un groupe de femmes composant cette institution ambiguë qu’est le harem, privées de liberté mais dans un certain luxe, réussit à survivre à un coup d’État. Une large part du roman raconte la manière dont elles survivent, s’organisent, et font société pour prendre leur revanche. Ce n’est pas pour autant un texte misandre, les hommes qui font preuve de respect, d’adelphité, ont totalement leur place. Les Carey égratignent, voire mordent férocement, les hommes qui ne sont pas capables de voir les choses ainsi : ceux qui souhaitent détruire cette cité, parfois par appat du gain ou de pouvoir – ce qui est peut-être la raison la moins dégueulasse – mais surtout car ils l’estiment contre nature. On retrouve toute une cohorte de fanatiques mascu, complètement enchainés dans leurs traditions et les paniques morales qui en découlent, et qui bien sûr ne supportent par que l’on puisse penser, et encore moins vivre, d’une manière différente. Je confesse avoir éprouvé une certaine satisfaction devant le sort réservé parfois à certains avatars de la réaction.

Une autre touche de nuance appréciable dans le texte est son déploiement sur le temps long. La cité vit, se recompose brutalement, évolue, croît et décroît ; les personnages avec. La forme donne aussi un récit qui n’est pas linéaires, certains protagonistes – antagonistes compris – apparaissent à un certain moment de la vie, avant de raconter ou d’être racontés à d’autres étapes. Ils gagnent ainsi en profondeur : tous et toutes ont des vies complexes, souvent très longues, avec leurs lots de drames, de joies ou d’épreuves et sont constamment obligés de faire des choix, de se comporter avec cette agilité peut-être propre à ce genre de récits. Chacun peut trouver sa voix et sa voie, devenir artiste ou artisan, érudit ou combattant, et parfois tout ça à la fois. Les personnages les plus lumineux sont ceux qui sont libres, qui s’adaptent, sans s’encombrer du poids des héritages ; ceux, pathétiques, que l’on finit par plaindre ou détester sont prisonniers de souvenirs, s’accrochent à l’idée d’un destin qu’ils estiment mériter. J’ai aimé voir ces personnages vieillir, construire quelque chose, autour d’une idée plus grande : Bessa, la cité des femmes, la cité de soie et d’acier.

Vous aimerez si vous aimez les 1001 nuits, mais aussi les textes qui parlent bien d’aujourd’hui.

Les +

  • Les multiples formes de narration
  • De belles trajectoires
  • C’est beau, subtil, et même drôle

Les –

  • Une mise en page qui aurait gagnée à être un peu aérée
  • Beaucoup de personnages, et on s’y perd parfois
Publié le 1 octobre 2026

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