lesyndromequickson

Pendant (trop) longtemps, j’ai eu une relation compliquée avec le cycle des Sorcières. Faute d’un meilleur terme qui pour le moment m’échappe, je dirais que pendant toute une période, je ne lisais ces tomes des Annales qu’avec indifférence. Je ne trouvais aucun charme à leurs personnages ou aux intrigues qui les impliquaient. La faute je pense à une conscience trop peu éduquée aux problématiques soulevées, et aux efforts de Terry Pratchett pour le faire de façon subtile et différente des autres volumes. Durant mes premières lectures, j’avais sans doute bien trop envie de rire, et pas assez de grandir, je ne les lisais que pour patienter en attendant les autres..
Et puis, lors d’une de mes séquences de relecture maniaque, comme j’en ai connu au fil des ans, j’ai appris à apprécier différemment les Sorcières et leurs aventures. En relisant La Huitième Fille, avec un regard neuf et une volonté de mieux lire les romans du Disque-Monde, j’y trouvais une nouvelle richesse qui m’avait échappée la première fois. Je comprenais un peu mieux à quel point Mémé Ciredutemps, quand même, c’était quelqu’un. Je commençais aussi, à partir de là, à faire un peu plus attention aux thèmes que souhaitait développer l’auteur au fil de ses lignes ; j’y gagnais un début de conscience politique et sociale dans ma façon de lire. J’avais donc hâte de relire ce troisième tome, celui qui, dans ma mémoire, signait le basculement définitif vers le style Pratchett définitif, celui dont je suis réellement et profondément tombé amoureux. Y compris donc dans les tomes impliquant les Sorcières, qui, finalement, sont sans doute parmi mes préférés ; même si essayer d’établir un classement immuable est aussi stérile qu’impossible, et si je trouve assez compliqué de véritablement intégrer ce volume à un quelconque cycle, de par l’absence de dénominateurs communs assez nombreux à mes yeux.

Mon souvenir de La Huitième Fille était celui d’un tome relativement moyen à l’aune du reste des Annales, toujours victime de quelques tâtonnements, mais bien plus solide dans ses thématiques, son fonctionnement, et surtout ses personnages, nous introduisant notamment à la merveille de malice et de badassitude qu’est Mémé Ciredutemps. Je me préparais encore à quelques incohérences globales, me rappelant bien que le Disque-Monde, encore une fois, demeurait en construction, mais je n’avais pas le souvenir de parjures aussi criants que dans les deux tomes précédents. Je m’y suis donc attelé l’optimisme chevillé au corps, enthousiaste à l’idée de redécouvrir ce tome qui avait su me surprendre si agréablement lors de mes précédentes relectures.

 

« Tu sais comment les mages aiment se faire enterrer ?
[…]
-Oui
[…]
– À contrecœur. »

Dans l’Univers du Disque-Monde, naître huitième fils d’un huitième fils, c’est l’assurance d’avoir des dispositions à la pratique de la magie dès la naissance. Et quand un mage sent qu’il va mourir, il peut décider de transmettre ses pouvoirs à un nouveau-né en lui confiant son bourdon. Ce que fait Tambour Billette, alors qu’il ne lui reste que peu de temps. Seulement, horreur ! Dans la précipitation, trop sûr de son fait, ce n’est pas à un huitième fils, mais bien à une huitième fille, qu’il a confié sa puissance ! Quel destin alors, pour la jeune Eskarina, dans ce monde où la magie est réservée aux hommes ? Il incombera à Mémé Ciredutemps, sorcière résidant non loin de chez elle, de lui prodiguer les bons conseils pour lui permettre de trouver sa voie, entre sorcellerie et magie, et d’utiliser ses pouvoirs naissants au mieux.

On retrouve donc comme point de départ un des péchés mignons de Terry Pratchett qui le suivra dans beaucoup de ses romans des Annales du Disque-Monde, à savoir l’exploitation et la déconstruction des tropes issus de la culture populaire et du folklore. Ici, celui du « Septième Fils d’un Septième Fils », transposé au chiffre huit, comme il sied sur le Disque-Monde, mais aussi la figure de la Sorcière. Et si le premier tient de l’ordre de l’anecdote à l’échelle du roman, le second est d’importance, puisqu’on gardera des traces du travail abattu dans ce volume pour bien d’autres après lui. Si nulle mention n’est faite de Lancre ou de son futur convent, une partie de l’action a quand même lieu dans les Montagnes du Bélier ; on dessine les grandes lignes de la fonction sociale des sorcières au sein des petits villages et leurs régions, on fait une première mention de la fameuse têtologie de Maîtresse Ciredutemps. De ce côté là, les incohérences qu’on a pu constater dans les deux précédents tomes sont pour le coup très légères, et tiendraient même sans doute plus d’une future évolution du personnage de Mémé, notamment grâce à son contact prolongé avec Eskarina Lefèvre, notre petite fille qui voudrait devenir mage malgré son éducation de sorcière.

Premier soulagement donc, on se concentre pendant une bonne partie de l’intrigue sur la relation entre Mémé et Esk, duo classique du mentor manquant d’enthousiasme et de l’élève doué, un peu trop malin pour son propre bien et diablement attachant. Terry Pratchett est clairement en train de s’installer dans sa future zone de confort, au travers des dialogues et de l’humour de situation, ever so british. Il y fait passer beaucoup plus d’informations qu’auparavant, de façon bien plus fluide, rendant donc ses velléités satiriques et réflexives bien plus agréables à appréhender. En somme, il maîtrise de mieux en mieux le concept de Show don’t Tell, réduisant au minimum ses longues séquences explicatives, du moins dans les deux premiers tiers du roman, mais nous y reviendrons. De la même manière, on s’éloigne de plus en plus de la simple parodie des deux tomes précédents pour s’appuyer sur du world-building qui se contente seulement d’emprunter des petites choses à la culture populaire, à coup de clins d’œil nettement plus légers et digestes, l’aspect « miroir déformé » du Disque-Monde commence doucement à prendre forme. Dans cette même veine, le style s’affirme un peu plus, au travers des dialogues extrêmement oralisés, rendant assez phénoménalement certains tics ou manies de langages, qui transposent à la fois des particularités neutres (comme le bégaiement de Simon) ou des significations plus psychologiques (le mépris dans le discours des mages envers les femmes en général). On lit parfois Pratchett lui-même entre les lignes lorsqu’il s’adresse indirectement à nous ou brise un peu le discours avec des références appartenant plutôt à notre monde qu’au Disque, évoquant une tronçonneuse ou un avion au détour d’une métaphore. Je ne saurais dire si cette tendance se confirmera ou s’infirmera par la suite, j’avoue ne pas en avoir de souvenirs si précis ; tout comme bon nombres d’allusions égrillardes ont du me passer loin au dessus de la tête lors de mes premières lectures.

Mais, puisqu’il faut bien savoir évoquer les mauvaises nouvelles à un moment tout de même ; que cette relecture fut, par moments, difficile. Je ne saurais dire si je dois mettre en cause un certain excès d’enthousiasme de ma part au moment d’entamer le roman qui m’a causé un semblant d’indigestion une fois arrivé à sa moitié, ou si cette deuxième moitié était aussi faible qu’elle m’en a donné l’impression. Car en effet, si la première moitié, consacrée à l’apprentissage de la sorcellerie d’Eskarina et ses rêves de magie, est passée assez vite, et avec un grand plaisir, tant dans le rythme que dans les thématiques ; la deuxième moitié m’a paru bien plus poussive, manquant cruellement de fluidité, notamment à cause d’une soudaine rupture dans le rythme global, perdant beaucoup en spontanéité.
Comme si, d’une certaine façon, Terry Pratchett sentait qu’il avait déjà tout dit, et qu’il cherchait, d’une certaine manière, à trouver de nouvelles choses à ajouter à son propos pour pouvoir boucler son roman après une durée plus satisfaisante à ses yeux. Car en soi, la réflexion était complète ou presque : la condition féminine, la profonde bêtise des rôles genrés malsains, fermant les portes à cielles qui ont les capacités et l’envie mais pas le droit, au nom d’une tradition dont on ne connaît que les aboutissants et jamais les tenants. Le poids de cette tradition pour cielles qui la défendent sans le savoir, en se fermant parfois des portes inconsciemment par leurs propres actions. Il pointe intelligemment du doigt la nécessité d’ouverture dans les deux sens pour arriver à une déconstruction intelligente et renseignée des structures qui ont poussé à l’érection de barrières qui nuisent à tou.te.s.
Or, à partir du moment où Eskarina arrive à l’Université de l’Invisible (qui est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur), l’intrigue s’accélère – on pourrait dire qu’elle se précipite – pour arriver à sa conclusion en repassant parfois par où elle est déjà passé, en créant de nouveaux enjeux qui manquent à la fois de force, puisqu’ils n’ont pas eu assez de temps pour être développés, mais surtout de mordant à l’aune de la thématique principale du roman. D’où ma difficulté à avancer je crois, j’avais le sentiment de soudainement lire un second roman à l’intérieur du premier, beaucoup plus théorique, se consacrant pour bonne part au fonctionnement de la magie du Disque. Le contraste était peut-être trop sec, ou je n’y étais pas assez préparé. On pourra aussi regretter une bonne partie de la conclusion, trop vite expédiée, qui sera en plus, pour bonne partie ignorée dans le reste des Annales du Disque-Monde, à part quelques discrètes références, ça et là, lorsque de rares occasions les permettront.

« On dit qu’un peu de connaissance est dangereux, mais ça l’est bien moins que beaucoup d’ignorance »

Mais que cela n’efface pas l’essentiel. Ce roman demeure bon, encore une fois. Toujours ces quelques hésitations, ces quelques éléments qui devront par la suite être corrigés, ce déséquilibre entre les différentes volontés de Terry Pratchett ; mais un déséquilibre nouveau, qui augure encore du très bon pour les tomes suivants. Si La Huitième Couleur et Le Huitième Sortilège péchaient par légèreté, je dirais que La Huitième Fille pèche par ambition. À trop vouloir en faire d’un coup pour échapper au simple registre parodique des deux premiers opus, j’ai le sentiment qu’il se piège dans un biais presque inverse, trop sérieux, ou trop préoccupé à ne pas passer pour un divertissement stérile. Pourtant, on rit toujours, mais Terry Pratchett n’étant pas encore totalement à l’aise dans son genre si personnel, le déséquilibre cause quelques longueurs.
J’aurais aussi tendance à blâmer quelques souvenirs trop présents de l’intrigue qui m’ont amené à trop anticiper ce que j’en savais, et donc à ne pas suffisamment en profiter. Comme quand on a du mal à profiter d’un être cher parce qu’on sait qu’il va falloir s’en séparer à un moment ; et Eskarina est sans doute un des personnages que je regrette le plus de ne pas avoir été développée par la suite.
Que cela me serve de leçon. Il ne faut pas que j’oublie, même si je pense être sorti des tomes les plus « moyens » des Annales, que ma nostalgie doit aussi rentrer en ligne de compte dans mon appréciation des autres romans à venir.

Publié le 14 mai 2020

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