Rêveur zéro offre une promenade onirique dans laquelle on s'immergera en toute confiance. Elisa Beiram sait où elle veut entrainer son lecteur, chose qu'elle fait non sans assurance et talent ; une maîtrise rien moins que surprenante pour un coup d'essai.

Bifrost

Une nuit, les rêves ne restent plus campés dans nos esprits. Ils débordent et se matérialisent, charriant leur lot d'enthousiasme et d'émerveillement—mais aussi de frayeurs, de destructions, de morts. Car même les rêves restent des créations de l'esprit, ils frappent si fortement ces derniers qu'ils induisent des comportements parfois extrêmes. Le monde se met à trembler quand la nuit vient. Certains pôles apparaissent plus propices à ces apparitions fantasques. Mais personne ne comprend ni la logique qui gouverne ces phénomènes, ni son origine. Or il faut bien réagir sans tarder, car les catastrophes se multiplient, aussi étranges que meurtrières, et n'importe qui peut être touché. Une piste se dessine : un laboratoire, en Suisse, travaillait sur les rêves, avec plusieurs hommes et femmes sensibles. L'un ou l'une d'entre eux pourrait-il être à l'origine de ce chaos ? Serait-il—elle—le rêveur zéro ?

Le récit est construit comme un compte à rebours. Mais pas une de ces machines anxiogènes au tic-tac irritant. Non, Rêveur zéro se déploie sur dix-huit chapitres, soit dix-huit nuits et autant de jours au cours desquels le monde entier va changer, bouleversé par l'irruption des fantasmes nocturnes dans la vie quotidienne. Les narrations des nuits, brèves, installent d'emblée un climat irréel et fantasque. On est happé par les songes déstabilisants, mais jamais jusqu'à perdre le lecteur. Il y a du Philippe Curval dans la démesure onirique et son ancrage paradoxal dans le réel. En moins sensuels, toutefois, moins charnels. En plus sensibles aussi, plus poétiques, peut-être. Au fur et à mesure, les rêves gagnent en densité, imprègnent de leurs couleurs la grisaille de l'habitude. Finissent par envahir les existences tout comme l'esprit du lecteur. Où est la réalité ? Dans quels paragraphes ? Dans quelles lignes ? Avec quels personnages ?

Car l'intrigue est éclatée entre plusieurs protagonistes : un rêveur, de retour chez lui après un séjour dans le laboratoire suisse ; une scientifique participant à cette expérience, dont l'appartement a brûlé par accident, ce qui lui a permis d'échapper à la disparition dudit laboratoire ; un policier, à la recherche d'une vérité difficile à appréhender, d'autant que l'enquête va se retrouver à la merci des alliances et des tractations entre pouvoirs nationaux ou supranationaux. Les points de vue s'accompagnent de changements de styles, subtils, participant à l'ambiance mouvante du récit. Même si l'intrigue n'est pas toujours d'une folle originalité, Elisa Beiram parvient sans cesse à surprendre, à obliger le lecteur à vérifier où il pose les pieds. Le dépaysement fait partie du charme de l'ensemble, vaste trip dont on ignore s'il finira un jour.

En dépit de son statut de premier roman, Rêveur zéro offre une promenade onirique dans laquelle on s'immergera en toute confiance. Elisa Beiram sait où elle veut entrainer son lecteur, chose qu'elle fait non sans assurance et talent ; une maîtrise rien moins que surprenante pour un coup d'essai.

Raphaël Gaudin

Publié le 23 février 2021

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