Rome, aujourd’hui. Monsieur J. Alias Judas. Alias L’Iscariote. Celui dont on a fait, depuis deux mille ans, le nom du traître par excellence. Ce Judas la est immortel, par le pouvoir du Saint-Esprit. Comme les autres apôtres. Condamné à traverser les siècles sans jamais pouvoir en finir, il survit au milieu d’une communauté de sans-abri, pour lesquels il accomplit quelques miracles.
Ce qui le ronge n’est pas tant la damnation que l’absence.
L’absence de Jésus de Nazareth.
L’homme qu’il a aimé, son amant. Le fils de l’Homme.
Et surtout, cette vérité qu’il porte seul : il n’a jamais trahi le Christ. Il a obéi à Dieu. À Sa demande. Il a joué le rôle qui lui était assigné, sacrifiant au passage ce qui comptait le plus pour lui.
Tout bascule le jour où refait surface un texte apocryphe tenu secret par le Vatican : L’Évangile selon Satan. Un manuscrit contenant une prophétie, évidemment protégé par un autre immortel, figure d’un dogmatisme froid, violent, dévoré par sa propre certitude. On en dira peu. Le roman se charge très bien de le faire.
Pour Judas, ce texte ouvre une possibilité vertigineuse : et si la vérité pouvait enfin être dite ? Et si l’histoire pouvait, sinon être réécrite, au moins comprise ? Commence alors une quête improbable, parfois chaotique, où il croisera Thomas l’Incrédule, Matthieu le Publicain, Lazare, et Marie de Magdala. Une galerie d’apôtres et de saints fatigués, puissants malgré eux, usés par des siècles d’errance, qui continuent d’avancer sans toujours savoir pourquoi.
Avec ces figures gonflées aux superpouvoir de la foi, Philippe Battaglia signe un roman ample (plus de 500 pages) qui assume pleinement son héritage pop et son goût de l’aventure. On y trouve des course-poursuites, des affrontements, des voyages, des visions d’apocalypse, tout se mélange un peu mais on se laisse volontiers embarquer. L’auteur s’empare d’une matière biblique dense, parfois figée, toujours risquée, et la transforme en un récit fluide, tendu, souvent spectaculaire, qui réussit un petit exploit : être fidèle dans le blasphème. Car oui, le roman est joyeusement blasphématoire mais sans jamais trahir le cœur du Nouveau Testament. Celui qui remet l’Homme au centre. Les marginaux, les oubliés, les nécessiteux, tous ceux dont on détourne le regard, souvent par crainte d’y reconnaître, par effet de miroir, ces fragments d’humanité que l’on a disséminés au fil des années.
Derrière le mouvement et l’action, une question traverse tout le texte : que fait-on d’une immortalité offerte par Dieu quand le sens s’est perdu en chemin ? Et comment continuer à croire quand le temps a tout émoussé, y compris la foi ?
Les lecteurs de comics, de fantasy ou de grands récits d’aventure y trouveront largement leur plaisir. Mais ce n’est pas seulement sur ce terrain-là que le livre vise juste. Il y a aussi cette impression de retrouver le Christ et ses proches tels que certains essais historico-politiques les ont déjà rendus familiers : je pense notamment à « Jésus » de Jean-christian Petifils ou à « Le Zélote » de Reza Aslan. Un Christ ardent, traversé de contradictions, et des apôtres qui en portent chacun une facette exacerbée, avec leurs grandeurs et leurs failles.
Bien sûr, dans un univers où Simon Pierre peut balancer des éclairs de foudre, inutile de pousser trop loin l’exégèse. Le roman n’est pas là pour trancher des débats théologiques, mais pour raconter une histoire. Et sur ce point, Marie de Magdala s’impose comme l’un des plus beaux personnages du livre. Protectrice, pivot bruyant, figure de toutes celles que l’histoire a effacées et humiliées. Sans jamais forcer le trait, elle donne au roman une justesse inattendue.
[...]
On tourne les pages trop vite.
On oublie l’heure.
On repousse ce qu’on devait faire.
Et pour tout ça, je n’ai qu’une chose à dire :
Amen.