Comme un rêve lucide et fiévreux dans lequel on aurait passé des vies entières et qui, contre toute attente, fait sens.

Les Sœurs démentes d’Esi - Un petit lecteur breton
Article Original

Un récit vertigineux nous racontant deux sœurs voguant sur la baleine de Babel et ses (780) mondes dans l’univers.

Gardiennes, archivistes, exploratrices, elles ouvrent les portes et parcourent l’immensité cosmique, se répondant à travers le temps et l’espace, liées par une folie (littéraire) qui n’est jamais simple perte de sens, mais plutôt moteur de création.

Elles se font prendre dans la toile de ce texte qui éclate les temporalités, multiplie les points de vue, entremêle journaux intimes, articles de recherche fictifs, témoignages, récits indirects.

La principale force de ce roman réside dans cette manière de présenter l’extraordinaire par l’intime. Une île plurielle, un musée-souvenirs chantant, une baleine-portail infinie : chaque concept, aussi vertigineux soit-il, passe par les corps, les voix, les relations.

La fantasy devient ainsi une véritable langue : celle de la mémoire, du lien, de la transmission.

Et de la sororité, thème puissant au cœur de cette histoire. Pas forcément celle du sang, mais celle choisie, construite, parfois avec douleur.
Aimer une sœur, entre ses pages et au-delà, c’est vouloir la perdre et la retrouver, la fuir et brûler le monde pour elle.
Folie.

L’écriture somptueuse, lyrique, incantation mythologique et chaleureuse, comme un feu nocturne sur une plage froide, se met ici au service d’une œuvre qui ne cherche pas la logique rassurante : des questions demeurent sans réponse, le flou pour seul vérité littéraire.

Tout est plus puissant quand on ne le comprend pas.

Elle demande au lecteur de lâcher prise, d’accepter de ne pas tout connaître ni concevoir, de lire comme dans un rêve.

Cela ne fonctionnera pas pour tout le monde, et c’est sans doute ce qui fait aussi la beauté de ce roman.
On peut ne pas s’y abandonner totalement et pourtant reconnaître, sans hésitation, qu’il s’agit d’un texte singulier, sensoriel, ambitieux et profondément marquant.

Comme un rêve lucide et fiévreux dans lequel on aurait passé des vies entières et qui, contre toute attente, fait sens.

Publié le 19 février 2026

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