Quelle lecture unique comme nulle autre pareil.

Les Sœurs démentes d’Esi - Les Blablas de Tachan
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Quelle lecture unique comme nulle autre pareil. Récit labyrinthe, psychédélique, métaphysique sur la création, je m’y suis perdue et en même temps j’en ai aimé l’étrange voyage et la poésie. 

C’était ma première rencontre avec une autrice indienne de science-fiction. J’avais déjà eu la chance d’en lire en fantasy et il faut dire qu’on sent combien nos cultures sont différentes tant les références mythologiques qui irriguent leurs oeuvres et leur façon de penser, de développer un raisonnement, sont loin des nôtres. Cela a un charme certain, un charme dépaysant, mais cela peut aussi perdre le lecteur peu accoutumé comme moi. En tout cas, cette jeune autrice, qui se passionne pour le fantastique et la structure des récits, a participé à différentes résidences pluridisciplinaires, telles que la Fieldwork 0.2, en 2019, afin de concevoir les infrastructures de demain et a ensuite été chargée de créer un artefact qui capture l’essence de cette expérience : On Unknown Things, publié en 2021. Elle a également été invitée à l’IdeaSquare du CERN, en Suisse, pour imaginer des histoires sur les nouvelles technologies à destination du grand public.

Je m’attendais donc certes à un récit qui allait me chambouler la tête, mais pas à ce point. Je m’attendais peut-être à un récit plus axé sur la hard science au vu de ce pedigree, hors c’est la philosophie, la poésie et la métaphysique qui l’emporte, loin de mes attendus, loin des images que j’avais en tête. Est-ce que cela m’a gênée ? Absolument pas, car j’aime les surprises, et celles-ci furent au rendez-vous ! En effet, l’autrice nous plonge, non sans audace, dans un monde que les surréalistes n’auraient pas renié où l’univers prend la forme d’une Baleine, où les planètes sont telles des îles, qui ouvrent les unes sur les autres à travers des chambres, des portes (des trous de vers ?). Tout notre vocabulaire cosmique et nos concepts  sont ainsi réinventés de manière très psychédélique, à l’image de la couverture imaginée par Upamanyu Bhattacharyya, avec une touche très hindouiste (dixit la non spécialiste que je suis ^^) . J’ai donc eu l’impression d’être au coeur de réinvention totale de notre univers et d’assister à l’écriture d’une nouvelle cosmogénèse dont j’étais l’une des acteurs non consentantes. Surprenant ! 

Cependant, il faut accepter de se perdre dans ce voyage unique et métaphysique où la folie est sans cesse à nos portes, voire nous pénètre. Nous suivons deux soeurs, nos ancres dans cette histoire, notamment l’une d’elle Myung qui part explorer les chambres cosmiques de son monde pour aller à la rencontre de leur créatrice, la Grande Wisa. Elle tombe alors sur toute une société, que j’ai envie de qualifier de matriarcale, et elle va y vivre des aventures qui sont autant d’expériences indéfinissables tenant de l’intime, de la foi, de la construction de soi et du monde. C’est vraiment extrêmement philosophique, parfois trop, je l’avoue, car je n’ai pas tout saisi et je me suis plus d’une fois perdue, voire noyée, avant de remonter à la surface grâce à un détail qui me faisait me raccrocher à l’histoire, lui redonnant cette matérialité que j’avais perdue en cours de route. C’est vraiment une expérience de lecture assez unique où j’étais moi-même partie prenante de relations et de créations qui me dépassaient et dépassaient mon être pour aller tellement plus loin. Mais n’étant pas portée sur la philosophie et encore moins sur la religion, j’avoue ne pas toujours m’y être sentie à l’aise et avoir parfois renoncé à comprendre pour juste me laisser porter par le flux. 

Heureusement au milieu de ce courant unique, un chant se faisait entendre, celui des contes et légendes, qui me ramenait alors à des thématiques qui me plaisaient et que je trouvais traité avec finesse et poésie : la folie, tout d’abord, incarnée par Magalie la folle, un personne unique, créée comme paratonnerre et cible des critiques, et pourtant tellement importante dans ce qu’elle incarne, dénonce et porte ; mais également la sororité et plus précisément les relations entre soeurs, la difficulté et le bonheur d’aimer sa soeur. L’autrice a d’ailleurs une phrase parfaite pour résumer cela qui dit en gros qu’il est aussi beau que dur d’aimer sa soeur, qu’on peut la détester au quotidien et qu’on peut l’adorer au fond de nous et ne pas s’en passer pour se construire. Je plussoie ! Enfin, elle traite du sujet de la création avec une imagination des plus riches mais surtout une belle incarnation, car on la sent si bien derrière eux, elle, l’autrice aux multiples facettes qu’on demande d’explorer le futur avec l’esprit le plus ouvert possible. C’est ce qu’elle a fait ici, au point de grandement nous surprendre. 

Alors comment résumer cette lecture ? Ce fut un moment des plus étranges et singuliers, où j’ai eu beaucoup de mal à me figurer les aventures de ces deux soeurs amies/ennemies, mais où j’ai justement aimé me perdre dans l’ambiance unique du récit avec ses influences hindouistes dépaysantes. Ce sera une lecture clivante où soit le lecteur se laissera conduire, se perdre et se noyer, parviendra à nager, parfois à contre courant, mais toujours avec poésie et inventivité, ou alors où il se noiera sous cette vague trop étrange et différente. Je suis dans un entre deux. J’ai aimé l’audace, la poésie, le voyage singulier, le dépaysement et les thématiques fines sur la création, la folie, la sororité. Mais c’était parfois trop philosophique et métaphysique pour moi, me perdant et me lassant à certains moments. Je vous conseille donc de vous faire votre avis. C’est trop unique pour en dire plus !

(Merci à l’Atalante pour cette sacrée expérience)

Publié le 17 février 2026

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