Inconnue sous nos latitudes, l’Indienne Tashan Mehta s’est fait un nom dans le sous-continent homonyme en recevant en 2023, pour le récit ici chroniqué, sa deuxième parution, les prix « AutHer Awards 2024 » dans la catégorie meilleur roman/fiction et « Subjective Chaos Kind of Awards 2024 » dans la catégorie roman de fantasy. Sur le plan proprement narratif, Les Sœurs démentes d’Esi mêle habilement conte, mythologie, métaphysique et métafiction, pour un résultat à la fois dense et poétique. Cette hybridité narrative ne se laisse toutefois pas d’emblée appréhender. Une lecture attentive s’impose dès lors, mais une fois cet effort engagé, le retour sur investissement s’avère à la hauteur de la mise. Cette dimension du récit se montre en effet suffisamment labyrinthique et hermétique pour égarer quelques lecteurs peu coutumiers de nos territoires. Elle peut surprendre par son entrelacement de récits mythiques, d’archives imaginaires et d’extraits de journaux, sans omettre les paroles des sœurs elles-mêmes. Cette réserve entendue, les autres ne manqueront pas de prendre plaisir à arpenter les sentes tortueuses et merveilleuses de nos deux sœurs démentes. Lesquelles les mèneront à côtoyer les consciences îliennes d’Odja et d’Esi. Et surtout à s’imprégner d’un processus démiurgique pour le moins singulier.
Celui-ci puise son origine dans la folie elle-même, laquelle devient un langage, une manière d’être au monde. « Être fou, c’est être ouvert » donne à lire notre auteure. Explorer les tréfonds de notre inconscient, c’est le dessein de ces « luddites » qui se remémorent par bribes et une fois par siècle ces espaces temporels qui se dévoilent à notre habituel regard. Les mêmes révèlent par cette occasion une autre facette de notre psyché et de notre réalité fragmentées. Un dévoilement qui se pose comme un acte salvateur visant à nous délivrer du temps et à vaincre la terreur de l’histoire. En cela, la geste de nos sœurs épouse volontiers l’analyse de l’historien des religions Mircea Eliade. Pour ce dernier, les hommes, au travers de leurs rituels religieux ne font que participer, sur le mode de la reproduction, à une réalité transcendante et archétypale perdue. À l’instar du « festival de la folie », où toute la communauté, éprise d’une même ivresse cherche à recouvrer en la réactivant cette parole primitive occultée. Et que font nos sœurs Myung et Laleh si ce n’est réitérer par leur geste l’acte démiurgique posé à l’Origine par un dieu ou un héros — ici la Grande Wisa ? Un rite où tous se perdent dans les méandres de leur psyché afin de se réapproprier cet instant primordial pour y réintégrer dans leur temps actuel le temps primordial. Une façon d’échapper au joug du devenir, perçu comme cause de décadence et d’involution. En témoignent les quatre yugas de l’hindouisme — quatre âges différents composant un grand cycle cosmique. Par ce singulier processus, les sœurs démentes façonnent et réactivent les contours de notre Univers par le prisme d’une démiurgie plus immanente que transcendante, répondant en ce sens davantage aux canons de la pensée traditionnelle polythéiste ou animiste que judéo-chrétienne.
Indépendamment de ce prisme d’ordre métaphysique, Tashan Mehta nous conduit aussi par l’entremise de ces sœurs démentes à explorer nos propres états mentaux, et notamment ceux évoluant à la marge de toute normalité. Le long isolement subi de nos deux sœurs montre ainsi toutes les limites de la pensée solipsiste — cette insularité de la conscience visant à considérer qu’il ne saurait exister d’autres réalités en dehors de la pensée elle-même. Le monde exigu et néanmoins infini de la baleine-univers ne saurait survivre à son propre isolement. Ce n’est que dans le rapport aux autres consciences de soi que la conscience de soi ne peut véritablement exister. Une intersubjectivité impérieuse à l’essence de tout être. Tel est l’apprentissage phénoménologique que fera Myung au travers de cette quête de soi et de l’Autre. Une pluralité des consciences et une perpétuelle confrontation à ces dernières qui rapprochent le récit de son auteure à une lecture plus hégélienne que cartésienne. L’expérience de l’Autre ne peut en effet se faire que dans ce sentiment originaire de coexistence, et non par une simple déduction de l’existence d’autrui à partir de soi. Ainsi, si Myung et Laleh sont bien séparées par le doute, elles n’ont de cesse d’exister que comme unité insécable, renforcée qui plus est par le regard aimant de l’une à l’autre.
Fascinante plongée au cœur d’un récit hybride convoquant autant les notions de mémoire collective que celles d’identité, Les Sœurs démentes d’Esi s’avère une aventure tout aussi exigeante qu’enthousiasmante. La beauté confondante de l’illustration de couverture signée Upamanyu Bhattacharyya ne venant par ailleurs qu’appuyer cette agréable évidence. Nous connaissons les éditions l’Atalante pour leur propension à nous faire découvrir des auteurs au profil des plus variés. Nous ne pouvons ici que nous réjouir de les voir poursuivre avec autant de réussite ce parcours exploratoire avec la mise à notre disposition de l’auteure Tashan Mehta, dont il conviendra assurément de surveiller les prochaines parutions. Au travers de cette singulière épopée cosmogonique, nous entrapercevons par ailleurs et très incidemment un fébrile extrait de toute la richesse et la complexité de la pensée indienne. Une pensée gratifiante, laquelle nous enjoint à recevoir avec bienveillance cette autre manière de questionner l’imaginaire, où le langage de la raison le dispute à ceux de la mythologie et de la poésie.