La bulle d'Eleyna
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La plume de l’auteur s’est un peu complexifiée d’un volume à l’autre, puisqu’on s’engage davantage dans le charabia managérial, afin d’en accentuer la caricature. Amusant certes, mais aussi un peu redondant. Car si précédemment, l’auteur multipliait les effets comiques, il aura ici tendance à réutiliser un peu plus régulièrement les mêmes, en usant du vocabulaire technique à toutes les sauces, mais aussi en indiquant de façon plus ou moins appuyée tout ce qui pourra de près ou de loin être lié à de l’humour graveleux. Un humour qui, comme vous l’aurez compris, me fatigue assez vite (j’aime bien à petite dose, pas à chaque fois qu’on fait référence à un trou ou à un bâton). Finalement, c’est dans les références les plus discrètes que je me suis retrouvée, notamment dans la construction de l’univers qui emprunte énormément aux stupidités de la société actuelle. Personnellement, j’ai donc davantage ri de l’absurdité du monde en lui-même que des réflexions tendancieuses. Mais tout sera une question de goût, et j’imagine que d’autres lecteurs seront bon public sur l’ensemble des blagues.

Dans le précédent tome, nous suivions notre ami troll au cours de 4 aventures se succédant de façon chronologique, ce qui donnait un aspect recueil à l’ensemble et une certaine efficacité dans la structuration de chaque intrigue. Ici, nous revenons au traditionnel roman à chapitres suivant un fil rouge. Et pour être honnête, je trouve ce format moins adapté à la plume de l’auteur. J’ai ressenti une impression de longueur, comme si l’histoire n’avançait pas et stagnait un peu en haute mer. Pour moi, l’auteur excelle sur le format court, mais se perd un peu au format roman, comme n’ayant pas encore accepté qu’il avait la place de déployer des intrigues secondaires ou d’avantages de péripéties essentielles à l’intrigue principale. Toutefois, je ne doute pas que d’autres lecteurs trouveront au contraire ce changement de format bienvenu, en particulier ceux lisant peu de nouvelles.

Nous retrouvons notre troll au nom inconnu, à la retraite depuis ses dernières mésaventures. Loin de sa mine et de ses nains piocheurs, le pauvre contremaître s’ennuie ferme et commence à nous faire une petite déprime. Heureusement les événements nous le remette vite d’aplomb et nous le retrouvons en pleine forme, prêt à dispenser ses ordres à coups de poing et à se rincer le gosier à coups d’eau ferrugineuse. Fidèle à lui-même, si vous l’avez apprécié dans ses précédentes aventures, vous devriez tout autant l’aimer dans celle-ci.

Le troll est désormais accompagné de sa trollesse, personnage rencontré tardivement dans L’instinct du Troll, et avec qui il file le parfait amour (à la troll, bien entendu). Et il faut dire que sa présence régulière est bienvenue suite à ses premières apparitions. Réactive et instinctive, elle complémente parfaitement son partenaire, en apportant une touche de féminité qui plaira à beaucoup de lecteurs. Personnellement, j’ai trouvé que son sexe féminin était souvent mis en avant comme un trait de caractère, indissociable de la superficialité, puisque la coquetterie reste l’apanage des femmes, et de la fragile préciosité, puisqu’il ne faudrait pas dire que madame fait moins bien que monsieur (mais quand même, c’est monsieur le héros). Bref, cela plaira ou non, selon votre rapport aux vieux clichés sur les personnages féminins. 

Cédric le stagiaire est de retour pour servir son maître de stage, et il fait cette fois la connaissance de Seth, un elfe qui dissimule sa fourberie derrière ses grandes oreilles d’être parfait qui sent bon l’humus. Ils sont accompagnés de Sheldon, l’accroc à la tablette devenu écuyer après avoir récupéré Excalibur, et Brisène, fille à papa et grande gueule attitrée du récit. Désormais mariés, les deux tourtereaux en sont déjà à s’engueuler alors qu’ils n’ont pas encore entamé leur voyage de noces. Ou pour être exacte, Brisène gueule sur son époux, en une véritable caricature de mégère casse-burnes qui n’aura, hélas, rien pour rattraper son excessif tempérament. Dommage, tous sont caricaturaux et pleins de défauts, ce qui les rend finalement sympathiques voire attachants, mais celui de Brisène reste absolument détestable. Sachant qu’elle est le seul personnage féminin avec la trollesse, j’aurais espéré un peu de nuance pour elle aussi.

Nous retrouvons l’univers loufoque du premier volet, qui emprunte à la fois aux plus grands mythes occidentaux, aux codes de la fantasy et au monde de l’entreprise. On verra peut-être un peu moins de créatures, puisqu’on se retrouve rapidement dans une forme de huis-clos sur un bateau majoritairement peuplé d’humains. Ainsi les nains ne seront que mentionnés (et c’est là notamment qu’il est préférable d’avoir lu les précédentes aventures), et s’il est question d’une sirène, elle ne sera jamais visible. Au contraire, nous en apprenons davantage sur les elfes en la personne de Seth, et nous nous attardons plus amplement sur des nécromants, déjà vu précédemment. Mais là encore, c’est sur les trolls que nous en apprenons le plus, et encore et toujours, sur leurs pratiques sexuelles.

Il me semble que contrairement au précédent volume, il est plus facile de dire que l’époque du récit s’inspire essentiellement de la nôtre (avant, on pouvait supposer qu’on conservait un esprit moyenâgeux), avec notamment la pratique de la croisière touristique où tout est fait pour faire dépenser de l’argent,  y compris en aménageant des lieux faussement autochtones (quand on construit un village de « bons petits sauvages orphelins » pour vous faire pitié) et des activités barbares mais qu’on s’empresse d’immortaliser à coup de selfies (la maltraitance des animaux sauvages pour votre bon plaisir de poser à côté). Mais ce qui ressort avec le plus d’évidence, c’est bien entendu ce capitalisme à outrance, tellement omniprésent que tous les personnages parlent en termes techniques, y compris pour traduire de simples échanges amoureux ou de nouvelles rencontres. L’univers entier est devenu une vaste entreprise que certains veulent réformer quand d’autres considèrent qu’il est plus simple de ne rien changer. Et c’est là qu’on se retrouve avec le mythe des Enfers, mal suprême du management qui veut imposer à la terre entière sa terrible efficacité au rendement inégalable. Un mal insupportable pour qui a toujours travaillé avec des nains qui piochent dans tous les sens. 

Le troll est à la retraite depuis ses précédentes aventures, ce qui le rend passablement morose. Heureusement, son ancien chef a une mission à lui confier, escorter Brisène et Sheldon dans leur voyage de noces à l’autre bout du monde. Avec un budget dédié. Or un budget dédié, c’est trop suspect pour cet ancien contremaître habitué au monde de l’entreprise qui comprend tout de suite que la fameuse escorte cache une mission bien plus terrible et que la destination de leur voyage près d’un volcan est une véritable source d’ennuis, pour ne pas dire les prémices de l’Apocalypse.

L’idée en elle-même est drôle, mais le voyage pour arriver à destination est un peu long, la faute selon moi à cet aspect huis-clos qui contraint à croiser les mêmes personnages plus ou moins dans les mêmes situations et donc à faire les mêmes blagues. La plupart des péripéties sont d’ailleurs plutôt anecdotiques au regard du but du voyage dont l’intérêt du lecteur est systématiquement relancé « rappelez-vous, ce n’est pas normal », puis repoussé à coup de « vous ne savez pas pourquoi vous partez pour ce volcan, mais moi je sais, mouahahah… ». Le procédé en lui-même n’est pas gênant, mais répétitif, si bien qu’on peut trouver le temps long sur ce fameux bateau qui aurait, à mon sens, eu intérêt à faire escale plus souvent.

La force du récit réside selon moi dans les thématiques évoquées et leur traitement. Ici, on se retrouve avec une critique du capitalisme et de toutes ses dérives au quotidien. Je vous ai bien entendu parlé de la gestion de la vie quotidienne, et notamment amoureuse, comme s’il était question d’une gestion de projet avec un rendement, un but à long terme, etc… Mais aussi du tourisme qui n’a de nos jours plus rien de merveilleux, puisque tout est faux et tout est fait pour répondre aux exigences de la clientèle, quitte à maltraiter la population et la faune locale. Même les mythes et les anciennes institutions représentées ici par les chevaliers et leur quête du Graal, doivent se plier à cette contrainte d’utilité et de rentabilité, en innovant leur façon de perdurer au sein d’une société qui les dépasse. Quant aux entreprises elles-mêmes, on en découvre la facette la plus absurde où le management se résume à une aisance orale donnant l’illusion d’une certaine compétence, elle-même maîtrisée par les employés eux-mêmes, maintenus dans la certitude de ne pas être suffisamment compétents pour mériter de gravir les échelons. Bref, plus on est haut placé, moins on connait les métiers sous notre direction et plus on veut faire croire le contraire. 

L’enfer du Troll est la suite de L’instinct du Troll, et en reprend les bases, s’amusant du monde de l’entreprise et du folklore occidental au travers d’un univers loufoque et de personnages volontairement caricaturaux. Hélas pour moi, je trouve que le format, passé d’un recueil de nouvelles à un court roman, rend l’intrigue longue à se dérouler et force une certaine répétitivité dans les effets humoristiques. Une préférence pour le premier volume, donc, mais je ne doute pas que d’autres lecteurs seront ravis par les nouvelles aventures de ce cher troll. 

 

  

Publié le 4 décembre 2019

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