Ce roman “épisodique” nous montre différente strate de la société en pointillé, mené par un fil (de tapisserie) qui nous indique le chemin jusqu’à la grande révélation. Loin d’être glauque, le récit est sombre… Et pourtant j’ai trouvé l’univers fascinant et le style étonnamment séducteur. Une merveille à déguster.

La rivière des mots
Article Original
Pourquoi ce livre ? J’ai découvert Eschbach au détour d’un stage à L’Atalante (en librairie) car c’est la seule maison d’édition qui le publie en français. J’aime la légèreté de son style, qui apporte un général un équilibre avec sa réflexion sur un penchant de notre société. Si découvrir toutes ses œuvres est un objectif en soi, lire sa plus connue est enfin chose faite (et en lecture commune, en plus !).

Une chose est sûre, j’ai adoré et si ce n’est pas encore le parfait coup de coeur, Des milliards de tapis de cheveux est devenue mon Eschbach préféré (les autres oeuvres lues étant notées à 17).

C’est un roman atypique qui vous fera perdre tous vos repères. Croisé entre le roman choral et le roman épisodique, le récit épouse une mise en forme si originale qu’elle peut parfois faire chanceler le lecteur. En effet, on découvre un pan de l’univers, chapitre par chapitre, sans avoir aucune clé en main. Seul un fil ténu (d’une tapisserie, forcément) relie chaque chapitre entre eux : cette volonté de comprendre comment des peuples se sont pris à tisser les cheveux des femmes, de générations en générations.

Atypique, oui. Une histoire étonnante et détonnante, un récit où il faut apprécier lâcher prise, n’avoir aucune carte en main, aimer errer en attendant que le narrateur nous guide vers une fin rugissante de révélations. Le voyage est long, périlleux, les cultures et croyances sont tenaces. Les idées sont nombreuses et giflent nos habitudes, giflent notre société au travers de ce futur. C’est bougrement intelligent, bien mené, avec un rythme parfois inégal mais toujours maîtrisé. C’est une dystopie loin des clichés du young adult, où la révolte et la guerre se déroulent en sourdine.

Forcément, il est difficile voire impossible de s’attacher à quiconque. Là n’est pas l’intérêt et la forme même du roman empêche toute affinité. Certains personnages réapparaissent dans quelques chapitres dont ils ne sont pas le centre, sorte de rappel agréable des aventures passées, mais c’est davantage pour consolider l’univers que pour le “fan service”. Maintenant, je pense que c’est étonnamment une des grandes forces de ce récit. Car on n’a pas besoin de s’attacher aux tisseurs, aux révoltés ou aux royalistes. Ce serait comme prendre parti pour ou contre, et ce n’est pas là le propos… Tandis qu’observer des éléments de vie, des faits historiques, etc, nous place dans une position de voyeur universel, ce qui apporte bien plus de profondeur à l’univers, bien plus de portée dans le propos et la réflexion qui en résulte.

Le style, en revanche, ressemble à ce que j’ai lu d’Andreas Eschbach et en cela je fus toute contente de retrouver un de ses écrits. C’est toujours aussi léger, avec un joli phrasé qui coule tout seul. Sans être une lecture reposante, il s’en dégage une douceur bienvenue, qui équilibre encore une fois la forme et le fond, plus tapageur.

Je conseille d’avoir lu d’autres Eschbach avant de s’attaquer à Des milliards de tapis de cheveux. Celui-ci est excellent, comme bien d’autres de sa production, mais il est tellement spécial dans le déroulement de son intrigue que je pense qu’il est préférable d’avoir lu d’autres histoires de cet auteur pour avoir pleinement confiance en lui et donc mieux s’abandonner et se perdre dans sa trame.

 

Conclusion :

J’ai adoré. On ne comprend pas forcément tout, il faut aimer s’abandonner à la lecture et pour cela faire confiance à l’auteur, mais le voyage en vaut clairement la peine. Ce roman “épisodique” nous montre différente strate de la société en pointillé, mené par un fil (de tapisserie) qui nous indique le chemin jusqu’à la grande révélation. Loin d’être glauque, le récit est sombre… Et pourtant j’ai trouvé l’univers fascinant et le style étonnamment séducteur. Une merveille à déguster.
Publié le 15 février 2021