C’est un texte riche, qui se déploie sur plusieurs niveaux de lecture, et qui résonne en chacun.e d’entre nous. Une conclusion magnifique et profondément réconfortante.

Chambers - Une très bonne hérétique - Les mots delivrent
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L’optimisme comme acte de résistance

Connue pour son approche profondément optimiste, humaine et inclusive, Becky Chambers explore dans ses textes de SF les relations, les identités et les futurs possibles emprunts d’espoir que d’aucuns qualifient de solarpunk, ou hopepunk. Son dernier ouvrage, Une très bonne hérétique, est un recueil de cinq nouvelles publié en français en octobre 2025 aux éditions L’Atalante (collection La Dentelle du Cygne), et traduit par Marie Surgers. Le recueil met en scène cinq femmes à des moments charnières de leur vie, face à des choix professionnels, personnels, familiaux ou sociaux. L’histoire prend place dans des contextes science-fictionnels dont l’intérêt principal reste intime et humain. La nouvelle éponyme se déroule même dans un univers exploré dans la saga des Voyageurs, une série de space-opera en quatre tomes.

Dernier contact

Le texte qui ouvre le recueil, relativement court, s’articule autour d’un moment de seuil, celui où une décision longtemps repoussée ne peut plus l’être. Le cœur du récit bat dans la gestion du renoncement, dans la façon dont une femme accepte que certaines réponses n’arriveront peut-être jamais. Becky Chambers rend presque palpable l’attente, le poids du silence et la dignité des choix discrets. Une nouvelle aux tonalités mélancoliques qui ne tombe jamais dans le désespoir.

La Troufionne, l’Épee nova et les Textes tri-chantés

Ce texte m’a profondément touchée. Une fois encore, Becky Chambers a su provoquer une émotion très forte, mais par un dispositif narratif radicalement différent de celui du premier récit. Ici, l’histoire se construit à travers des fragments de journaux personnels, des enregistrements que la protagoniste croyait intimes, avant de réaliser qu’ils sont, en réalité, écoutés.

À mesure que cette prise de conscience bouleverse son quotidien, elle continue pourtant de se confier, sans jamais recevoir de réponse. Dans ces paroles lancées dans le vide se dessinent ses incertitudes, ses fragilités, son regard sévère sur elle-même, mais aussi ses blessures. Et en filigrane, émergent sa détermination, son tempérament affirmé et cette sincérité brute qui la rendent immédiatement attachante.

Le lectorat, placé du côté de l’écoute silencieuse, est invité à partager cette intimité contrainte et à suivre de près ce qui lui arrive. On retrouve ici tout ce qui fait la force de l’écriture de Becky Chambers : l’attention extrême portée aux émotions et une capacité rare à montrer combien les liens peuvent être puissants, même lorsqu’ils se construisent sans échange direct.

Chrysalide

Ce texte, le plus court du recueil (seulement quatre pages), prend une tonalité plus familiale. L’autrice y aborde avec une grande délicatesse le thème du lâcher-prise maternel. Une mère observe sa fille s’éloigner en quittant son monde d’origine pour l’espace, mais aussi au sens intime, en se transformant en un être qui n’a plus grand-chose en commun avec sa famille ni avec les repères qui l’ont façonnée.

La distance se fait émotionnelle. La métamorphose de la fille impose à la mère un travail douloureux d’acceptation, celui de reconnaître que l’amour ne donne pas droit à la compréhension totale ni à la proximité permanente. Becky Chambers décrit avec une infinie justesse ce moment où aimer consiste avant tout à laisser partir, à consentir à la perte d’un lien tel qu’on l’avait imaginé, pour en préserver un autre, plus fragile mais plus sincère.

Le vaisseau cercueil

Plus développé que les autres textes du recueil, cette nouvelle nous entraîne dans un avenir particulièrement sombre. Les conflits s’y sont succédé au point de rendre l’existence précaire, marquée par la pénurie et la lutte constante pour accéder aux ressources les plus élémentaires. Le décor tranche nettement avec les univers habituellement proposés par Becky Chambers. L’espoir y est ici fragile, étouffé par la violence et la fatigue du monde.

Pourtant, ce récit n’est pas dépourvu de toute lumière. Elle surgit à travers son personnage principal, une héroïne complexe, faillible, rude, mais profondément humaine. C’est précisément cette imperfection qui la rend si marquante. Dans un contexte où tout pousse au repli sur soi, choisir d’agir pour les autres devient un acte d’une rare difficulté. Le Vaisseau cercueil rappelle ainsi que lorsque tout invite à l’égoïsme, faire le bon choix n’est jamais évident. Et que c’est peut-être là que réside la véritable résistance.

Une très bonne hérétique

La nouvelle qui donne son titre au recueil agit comme une clé de lecture de l’ensemble. Située dans l’univers des Voyageurs, elle peut se lire indépendamment, mais résonnera particulièrement avec celles et ceux qui connaissent déjà cette galaxie inclusive et foisonnante. Cette dernière nouvelle nous invite à découvrir de l’intérieur la culture d’une des espèces les plus mystérieuses de cette galaxie, une société régie par des règles de vie précises, des traditions profondément ancrées et des croyances auxquelles il est difficile d’échapper.

Le texte dégage une atmosphère à la fois douce et mélancolique, empreinte d’une immense bienveillance. Il m’a profondément touchée, tant il condense tout ce que j’aime dans la saga (que je n’ai pas encore terminée). Une ouverture sincère à l’altérité, une vision inclusive du monde et cette lumière tenace qui traverse même les situations les plus délicates. À travers le parcours de son personnage, Becky Chambers interroge la non-conformité, le désir de ne pas faire souffrir ceux que l’on aime, mais aussi la fatigue immense qu’il y a à se cacher, à renier ce que l’on est pour correspondre aux attentes.

C’est un texte riche, qui se déploie sur plusieurs niveaux de lecture, et qui résonne en chacun.e d’entre nous. Une conclusion magnifique et profondément réconfortante.

Publié le 22 janvier 2026

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