Commencer l’année avec Chih est une bonne idée.

Les Épouses de la Haute-Colline - Le nocher des livres
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Cinquième aventure de l’adelphe Chih. Celle-ci commence étrangement : l’archiviste des Hautes-Collines rêve et, à son réveil, se retrouve dans une voiture avec une jeune fille en route vers son mariage, sans trop se rappeler ce qu’iel fait là. La jeune Nhung s’est entichée du voyageur et se l’est offert, pour reprendre les mots de sa mère. Les voilà donc se rapprochant d’une cité légendaire et d’un sort pas nécessairement enviable. On sait bien que les mariages étaient souvent arrangés, sans tenir compte des sentiments de l’épousée. Et cette noce ne fait pas exception à la règle : les parents de Nhung ont organisé cet évènement afin de renflouer les caisses familiale, bien vides ces temps-ci.

Un endroit un peu étrange, non ?

Hélas, comme dans Entre les méandres, pas de Presque-Brillante. La neixin est absente, là encore, sans que l’on comprenne bien pourquoi. Mais cette situation s’étant déjà présentée, on finit par s’y habituer. Même si Chih, régulièrement, se plaint de ce vide. Car, on l’a compris à travers les novellas de cette série, l’adelphe et la neixin forme un duo inséparable, deux parties d’une seule entité, tant ils sont habitués à se reposer l’un sur l’autre. Pourtant, dans Les épouses de la Haute-Colline, le duo va rester un solo. Heureusement que Chih se montre un protagoniste intéressant à suivre. De par son innocence, sa naïveté sans cesse renouvelée. Tel un Candide, il (ou elle, car le traducteur a choisi pour montrer le non-choix de genre de l’adelphe, de changer de genre de pronom au fil de l’histoire, d’un paragraphe à l’autre parfois : petite gymnastique intellectuelle qui demande une léger temps d’adaptation à chaque fois) se promène à travers le monde (ici, le domaine de la Haute-Colline) avec des yeux neufs. Et pleins de curiosité. Offrant ainsi aux lecteurs et lectrices des aperçus colorés, vivants du décor, du paysage, des habitants. Là d’« antiques châtaigniers nains », ici des « graines de lotus et patates douces râpées ». Et à travers ces touches de description se met en place la scène où va se dérouler le drame, ce domaine de la Haute-Colline évoqué dans le titre. De quelle nature ce drame ? Il faut patienter pour finalement le deviner. Mais les indices se bousculent, noyés dans la masse, visibles comme le nez au milieu de la figure, invisibles pourtant.

Candide en son royaume

En tout cas, Chih, elle, ne voit rien. Il suit le mouvement, accompagnant et obéissant à Nhung tandis qu’elle découvre l’endroit où elle est censée finir ses jours. Ce qui est appréciable avec l’adelphe, ce sont ses défauts, assumés pour la plupart. Dont la gourmandise. Et de nourriture, il sera régulièrement question dans cette novella : par exemple les pêches blanches et extraordinairement sucrées de la page 57 ; ou le jardin de sucre de la page 61, tradition de cette époque, preuve de la richesse du seigneur qui faisait recouvrir de cette substance toute la végétation d’une partie du jardin, transformant cet espace en vaste friandise et offrant de cette manière un cadeau exquis à sa future épouse. Chih assume totalement ce que la religion catholique assimilait à un péché. La nourriture fait partie de ses plaisirs. Et cela rend le personnage d’autant plus sympathique. Et lui permet, parfois, de grappiller des informations, comme des miettes.

Car ce récit tourne à l’enquête tant les mystères s’accumulent à Doi Cao. Ne serait-ce que le fils du seigneur qui semble atteint d’une sorte de folie et se promène en prononçant des paroles énigmatiques. Ou le manque absolu de sympathie de tous les membres du personnel qui refusent tout contact autre que très professionnel avec les invités. Un secret semble planer sur cet endroit et Chih veut en apprendre plus. Tout comme Nhung. Ces deux-là mènent donc une investigation peu rigoureuse, mais qui porte peu à peu ses fruits.

D’ailleurs, comme dans L’Impératrice du Sel et de la Fortune, les objets ont une importance capitale et se retrouvent, indirectement, au centre de l’histoire. Ce livre découvert dans une bibliothèque abandonné, et qui contient des éléments-clefs pour la bonne compréhension de ce qui se trame à Doi Cao. Mais aussi cette bouilloire que les mains de Chih ne parviennent pas à abandonner. Quels que soient les dangers, elle persiste à la tenir fermement. D’ailleurs, Alyssa Winans qui signe une nouvelle fois la couverture ne s’y est pas trompée, la représentant au bas de son œuvre.

Commencer l’année avec Chih est une bonne idée. Car, ainsi que le rappelait l’adelphe Thien, « tout commençait toujours par une histoire ». Et celle-ci, une fois de plus, fait du bien. Malgré l’angoisse qui sourd. Malgré les morts. Le ton léger et les partis pris de Nghi Vo font de la lecture de cette série des moments de détente bienvenus. Et, bonne nouvelle, le volume suivant, A Mouthful of Dust est déjà paru aux États-Unis. Quant au septième, A Long and Speaking Silence, il est prévu pour cette année. Et un huitième tome est annoncé. On peut donc dormir tranquille, de même que Chih : il vivra d’autres aventures pour le plus grand plaisir de ses lectrices et lecteurs.

Publié le 5 février 2026