Gretchen Trujillo est une badass, impossible d’en douter. Dès la scène d’ouverture, elle rabat leur caquet à quelques prétentieux incapables d’imaginer qu’une femme serait capable de les battre d’une manière ou d’une autre. Il faut dire qu’elle est allée à bonne école et que son instinct de survie est très développé. Et heureusement, car la paix interstellaire qui maintient depuis une dizaine d’années l’équilibre entre l’Union coloniale, la Terre et le Conclave est sur le point d’éclater. Unité, une colonie expérimentale réunissant des participants des trois groupes, censée prouver leur capacité de vivre ensemble, a disparu, mystérieusement, sans laisser aucune trace. Et Gretchen, un peu contre son gré, est envoyée enquêter sur ce phénomène qui met en danger Une Paix si fragile.
Le monde s’écroule mais on continue à sourire
Le Vieil homme et la guerre, c’est l’œuvre première de John Scalzi. Sa série qui lui a assuré une place dans les auteurs reconnus de science-fiction. Un titre par an de 2005 à 2008, puis l’auteur américain est revenu à sa saga par intermittences. Le sixième tome, La Fin de tout semblait marquer l’arrêt définitif. Mais, c’est comme pour les dernières tournées des chanteurs et chanteuses, on n’est jamais à l’abri d’une rechute. Et donc, dix ans après ce volume paraît Une Paix si fragile. Celles et ceux qui ont lu la série trouveront nombre de références et de personnages issus des précédents romans. Les autres pourront suivre l’histoire sans problème, car l’essentiel est dit et ne pas connaître les anciennes étapes n’est pas indispensable n’empêche pas de profiter de ce récit au rythme efficace et aux réparties cinglantes. Comme toujours chez John Scalzi.
Car ce qui domine ce texte, c’est bien l’humour. À la différence de la trilogie de « L’Interdépendance » qui, sans occulter cette tendance, s’orientait davantage vers la politique et les relations entre groupes spatiaux, Une Paix si fragile se glisse plutôt dans la continuité des dernières parutions de cet auteur, La Société protectrice des kaijus, Superméchant débutant et Viser la lune. Les situations de tension disparaissent sous des dialogues humoristiques, légers, qui font disparaître en arrière-plan toute gêne. Et pourtant des moments dangereux, de flottement, on en trouve un nombre considérable dans ce récit. Mais John Scalzi désamorce tout avant même que cela commence à faire mal. Cela rend la lecture plaisante, mais occulte un peu trop l’intérêt de cette histoire : comment des groupes différents, aux alimentations, aux mœurs extrêmement variés, aux buts parfois opposés, peuvent parvenir à cohabiter dans le même espace, dans un cadre commun, ni trop restrictif, ni trop permissif. Et cette question du vivre ensemble est terriblement d’actualité, donc passionnante. Mais elle est en fait à peine effleurée ici. Ce roman est surtout l’occasion de découvrir les prouesses d’une femme vraiment pas ordinaire.
Des démiurges sans cœur
Malgré tout, John Scalzi nous propose une intrigue tordue à souhait, centrée sur Gretchen, mais aussi sur un autre peuple, présent dans les précédents romans, et qui n’a pas une très bonne réputation : les Consus. En résumé, ils sont en avance technologique et civilisationnelle sur tous les autres de plusieurs centaines de longueur. Tenter de les affronter est suicidaire. Alors quand on s’aperçoit qu’ils sont dans les environs et qu’ils ont peut-être un rôle dans la disparition d’Unité, les choses se tendent vraiment. Heureusement, Gretchen est là. Sorte de super-héroïne sans costume et sans super-pouvoirs, elle va posséder ce qu’il faut pour donner une chance à son camp. Mais une petite. Elle est comme ces personnages centraux des livres pour adolescents, celui qui normalement ne devrait pas se trouver à cette place essentielle mais, par sa naissance, ses relations et ses qualités finit par être indispensable à la résolution des problèmes.
Et en face, on a de vrais méchants, heureusement pas tous sur la même ligne. Mais cela n’enlève rien à leur parfait mépris de tout ce qui n’est pas eux. À un point que cela en devient parfois un peu trop caricatural. Car les récits de John Scalzi sont toujours une question d’équilibre. Parfois, il sait mêler habilement sérieux et humour, parfois, cela tourne à la pochade aux saillies excessives. Ce n’est pas le cas cette fois-ci, mais c’est passé tout juste. Trop de légèreté finit par alourdir le propos. Et davantage de ton sentencieux aurait peut-être été préférable par moments.
Mais ce qu’il faut retenir, c’est que John Scalzi a retrouvé avec aisance les pantoufles de cette série, que, cascadeur émérite, il a réussi son retour périlleux dix ans après et qu’il a su inventer une nouvelle histoire riche et pleine de rebondissements. Et, surtout, de moments de délectation, de ces moments où un grand sourire un peu niais se dessine sur nos visages. Et c’est très bien comme ça.