« Ligny est ainsi devenu le représentant français d'un sous-genre émergent, qui entend donner corps aux bouleversements écologiques : la climate fiction. »

L'Obs

Né en 1956 à Paris, Jean-Marc Ligny a publié son premier roman, Temps blanc, en 1979. Il est  lauréat du prix de l’Imaginaire en 1997 pour Inner city (J’ai lu), du prix Rosny-Aîné en 1999 pour Jihad (L’Atalante) et en 2007 pour Aqua TM (L’Atalante), du prix européens des Utopiales en 2013 pour Exodes (L’Atalante). Il vit et travaille en Bretagne.

C’est vrai, il y a des modélisations, des prévisions, des planifications pluriannuelles, des courbes, des plans, des objectifs, des rapports et des calendriers. Mais si l'on se projette en 2050 ou en 2100, à l'une de ces dates rondes, mais inquiétantes, le regard se brouille, les courbes s'effilochent, tout devient flou, mou et malléable. Et c'est ainsi que, fin juin 2019, les salariés d'Eau de Paris, qui approvisionne en eau potable trois millions de personnes, ont vu débarquer un drôle de type, aux cheveux longs et aux cigarettes roulées. Jean-Marc Ligny, c'est son nom, venait  participer à un mini-séminaire baptisé « La prospective, la science-fiction et les lendemains de l'eau». Il faisait chaud, Paris était en pleine canicule et l'écrivain - auteur d'une cinquantaine de romans de SF et de fantasy a égrené des mots qui font peur avec une précision de bibliothécaire : « Paris surpeuplée », « pillage des bouches d’incendies », « chaleurs caniculaires ». La tête dans « Mad Max » et les rapports du Giec, les participants en ont vite rajouté dans la fiction catastrophe. « Chaque fois que quelqu’un prenait la parole, c’était pour évoquer un nouveau drame. Et si les eaux étaient polluées par des bacilles? Et si l'on devait instaurer un rationnement? » se souvient Benjamin Gestin, le directeur général de l'opérateur. A l'issue de la journée, une douzaine de personnes ont voulu poursuivrel'exercice, débroussailler le futur, en s'inscrivant à un atelier d'écriture animé par Jean-Marc Ligny.

Le choix du bonhomme ne tenait pas tout à fait au hasard. Dans l'univers de la SF, Ligny, 63 ans, est identifié comme un auteur qui « transforme la sécheresse des nombres en histoires», dixit Roland Lehoucq, qui préside à Nantes le festival Les Utopiales. Après avoir tenté de devenir guitariste rock puis écrit des romans jeunesse et de bon gros space operas, Ligny a connu une descente « anxiogène » en lisant les rapports du Giec. « Dans les années 1950, la SF était marquée par la perspective d'un holocauste nucléaire. Mais cela restait un risque potentiel, un aléa, une arme entre les mains d'humain… Là, le réchauffement est lancé, massif, inévitable. L'écriture en est modifiée : difficile d'imaginer des futurs ultra-technicisés, sur des planètes lointaines, quand la viabilité de la Terre n'est plus assurée », raconte-t-il chez lui, près de Redon, dans une bicoque un peu sombre, tassée sur elle-même, chauffée au bois. Absorbant essais et articles scientifiques, Ligny a concocté une série climatique en quatre actes. Dans Aqua TM (2006), il décrit une planète à la pluviométrie déglinguée, en proie à des sectes millénaristes et des consortiums voraces. Exodes (2012) est plus crépusculaire encore, même si un Davos sous cloche permet à l'élite de vivre au calme. Semences (2015) marque l'après-catastrophe, l'apogée humain n'étant plus qu'un souvenir. Alliances, qui paraît ces jours-ci, est un poil plus joyeux puisqu'il reste des « oasis et des microclimats locaux » qui « ont permis à la vie de s'abriter, voire de se développer »... Ligny est ainsi devenu le représentant français d'un sous-genre émergent, qui entend donner corps aux bouleversements écologiques : la climate fiction.

 

Armée française recrute écrivains

Dézoomons. Pendant que Ligny se renseignait sur l'effet albédo (le pouvoir réfléchissant de la Terre) ou la fragilité des polders néerlandais, quelque chose d'étrange s'est produit : les économistes, ingénieurs et prospectivistes de toutes sortes ont perdu leur vista. Leurs indicateurs sont apparus trop cravatés, leurs recettes éculées. Soudain, on ne leur faisait plus confiance pour parler d'un avenir agité de feux de forêt, de migrations et de montée des eaux, sans compter les terrifiants points de bascule (fonte du permafrost, arrêt du Gulf Stream, etc.) qui pourraient créer une planète radicalement différente.

Confrontées à l'incertitude, de plus en plus d'institutions se sont tournées vers l'imaginaire. Même l'armée a lancé un marché public pour recruter une « Red Team », une cellule d'écrivains, chargée de « concevoir et restituer des scénarios d 'adversité et de menaces à l'horizon 2030 à 2060 ». Des premiers « livrables » doivent être prêts pour la fin de l'année : « Nous avons bien sûr des équipes qui réfiéchissent aux menaces futures. Qu'est- ce que la fonte des glaces et l'ouverture de voies navigables en Arctique va changer aux grands équilibres géostratégiques ? Comment les sécheresses au Sahel vont-elles modeler les conflits, etc. ? Nous adaptons aussi nos matériels au réchauffement ou à la rareté de certaines ressources, résume-t-on du côté de l'armée.  Mais, en l'espèce, l'objectif est de challenger ces travaux avec un autre regard. Si un nouveau Jules Verne pouvait imaginer des menaces auxquelles nous n'avons pas pensé, nous serions contents. » Pour les auteurs comme Ligny, qui a proposé sa candidature, une nouvelle activité s'ouvre. Un rapide coup de sonde confirme la tendance. Catherine Dufour, auteure d'une quinzaine de romans : « Ça a commencé avec l’Agence de l'Environnement et de la Maîtrise de l'Energie : en 2014, ils ont décidé que je m'y connaissais en construction, en matériaux du futur. Depuis, je reçois tous les jours des sollicitations pour des colloques, des interventions, etc. » Claude Ecken, écrivain basé à Béziers : « Pour une association qui réunit des paysagistes, urbanistes et agriculteurs européens, j'ai mis en récit l'évolution climatique de la Provence. C'est vrai, nous sommes de plus en plus sollicités, ce qui traduit à mon sens l'embarras général : les institutions nous contactent parfois comme si nous allions dégainer une solution miracle... » Le CNRS, le Muséum d'Histoire naturelle, l’Agence nationale pour la Gestion des Déchets radioactifs, et plein d'autres, ont récemment fait appel à la SF.

 

Macron devrait-il lire de la SF

Il y a deux ans, un cours intitulé « La science-fiction, outil pour penser le monde et envisager l'avenir » a été introduit à Sciences-Po. L'un des enseignants est Roland Lehoucq, qui y voit une façon d'acclimater les élus à des enjeux scientifiques qu'ils maîtrisent peu. « La SF, outre les problèmes du monde, met en relief ses  moisissures, déplace les cadres cognitifs, dans la veine des contes philosophiques du XVIIIe siècle, comme le "Micromégas" de Voltaire », souligne-t-il comme en écho à Emmanuel Macron, qui a récemment fait savoir qu'il ne lisait pas de SF. Dans Hors des décombres du monde (Champ Vallon, 2018), Yannick Rumpala va même jusqu'à écrire que « face à un enfermement rhétorique du réel dans une absence d'alternative au système devenu dominant », la SF est une manière de « rappeler qu'il y a une pluralité de futurs envisageables ».

Ainsi, on peut imaginer ce qui se passerait si nous modifions génétiquement des éléphants pour leur faire produire de l'énergie (La Fille automate), ce que serait un despotisme vert (Les Guerres Wess'har), la reconversion de nos infrastructures après la fin du pétrole (Pacific Edge), un monde fondé sur des technologies low tech (La Vague montante), etc. La SF fait rêver, explore des idées en les dépouillant du jargon technique, mais peut-elle dégager des pistes qui auraient échappé aux futurologues ? Le patron d'Eau de Paris, ancien prof de lettres, en est persuadé. En lisant les nouvelles écrites par ses collègues, Benjamin Gestin a été surpris du rôle donné à des sectes religieuses ou à des mafias de l'eau : « Lorsqu'on évoque la sécheresse, un ingénieur va penser "dimensionnement". Quel volume d'eau doit-on trouver ? Combien de camions pour l'acheminement ? Un auteur de SF, lui, va tout de suite poser le problème sous l'angle du pouvoir, du contrôle : qui décide comment la ressource est distribuée ? » Cette expérience le pousse à travailler sur la « gouvernance » de l'eau, par exemple avec « un budget participatif ».

L'apport de la SF intéresse aussi les scientifiques. Alors qu'il préparait Semences, Jean-Marc Ligny a écrit à la paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, membre du Giec. Celle-ci l'a invité dans son labo de Gif-sur-Yvette. « C'était fascinant. On a parlé de la faune marine, de la Californie, du dégazage du permafrost… Les scientifiques se sont lâchés. Jamais ils ne sont encouragés, comme cela, à imaginer le monde futur en laissant tomber les précautions épistémologiques. » Plus récemment, une dizaine de binômes chercheurs-auteurs se sont réunis pour une anthologie baptisée « Nos futurs » (publication prévue en juin). Le constat ? « Nous manquons de récits pour nous approprier ces futurs, souhaités ou subis. » Bien sûr, cette collaboration ne va pas sans frictions. « Les scientifiques racontent en pointillé ou en probabilités , mais un récit ne va pas vous emmener dans un jardin où il y a X% de chances que telle fleur ait disparu », explique l'écrivaine Catherine Dufour, qui échange des e-mails piquants avec un chercheur de l'Inra pour tenter de comprendre quelles plantes subsisteront dans des villes surchauffées. Quant à Ligny, il travaille sur le captage et stockage du CO2.  Sa binôme, géologue, promeut cette technologie, « tout à fait maîtrisable », qui permettrait de piéger le dioxyde de carbone à la sortie des cheminées industrielles, et de l'enfouir dans le sol. Ligny est moins convaincu : «  J'ai imaginé un futur lointain où le carbone remonte depuis les couches géologiques profondes. Tout le monde a oublié qu'il était stocké là. La fuite provoque des morts, et la vallée apparaît mystérieusement maudite. »

 

Des solutions aux problèmes de la planète

À l'écouter, on se dit que son pessimisme relève de la déformation professionnelle. « Il est plus facile de faire un bon "post apo" et de tout déglinguer que d'écrire des utopies », reconnaît-il. Craignant que le catastrophisme démobilise les troupes, des écolos participent d'ailleurs à des soirées d'écriture Bright Mirror pour construire « un avenir lumineux »... Suivant le mouvement, Ligny a acheté un essai sur « les cent solutions les plus efficaces pour lutter contre le réchauffement climatique ». Devant son ordinateur, il montre l'esquisse d'un prochain roman « tourné vers les solutions ». Il a imaginé six tribus, six façons d'appréhender le monde : des technophiles qui inventent des outils conviviaux, des survivalistes qui se bunkérisent avec de la boustifaille lyophilisée, des primitivo-anarchistes qui reviennent à l'état de chasseurs-cueilleurs, etc.

Cette attention aux détails est d'autant plus importante que la SF peut migrer dans la réalité. En 2011, pour le compte d'un sous-traitant de La Poste, Ligny imagine une France numérisée où le facteur devient le seul lien social (monétisé). L'entreprise a depuis lancé le service « Veiller sur mes parents », fondé sur « les visites régulières du facteur et la téléassistance ». Y a-t-il un lien de cause à effet? « Je n'en sais rien, dit Ligny, mais je me suis posé la question. » Au rayon climat, les prophéties autoréalisatrices sont encore plus flippantes. Depuis toujours, la SF imagine doter d'autres planètes d'une atmosphère vivable. Aujourd'hui, la géo-ingénierie veut contrôler artificiellement le climat. Elle étudie, avec plus ou moins de sérieux, la  modification de l'orbite terrestre, la pulvérisation de nanoparticules pour réfléchir les rayons du Soleil, le bricolage génétique des humains pour qu'ils soient plus petits et émettent moins de CO2 (oui, oui). La fuite dans l'imaginaire n'est peut-être pas du côté que l'on croit.

 

L’Obs n°2887 05/03/2020

Rémi Royon

Publié le 6 mars 2020