Une histoire de voyage dans le temps. Mais racontée par John Crowley. Autrement dit, aucun risque d’ennui ou d’impression de déjà vu.

La Grande Œuvre du temps - Le nocher des livres
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Une histoire de voyage dans le temps. Mais racontée par John Crowley. Autrement dit, aucun risque d’ennui ou d’impression de déjà vu. En 1989, l’auteur de Petit, grand ou le parlement des fées s’attaquait dans une novella à ce thème aussi vieux que la science-fiction. Publié dans un premier temps dans le recueil éponyme dans la défunte collection Fantasy des éditions Rivages avec douze autres textes, tous traduits par Monique Lebailly, le voilà seul, habillé par une superbe couverture de Thibault Daumain et dans une nouvelle traduction de Patrick Couton, cette fois-ci. On y découvre Caspar Last, inventeur prudent d’une technique pour circuler dans le temps. Prudent car il imagine les troubles immenses que pourrait causer le moindre changement dans le cours de cette dimension. Aussi, comme il souhaite s’enrichir, il cherche le moyen de le faire à coup sûr, mais sans prendre aucun risque sur les conséquences possibles. Ce sera un timbre venu du passé.

Un démarrage surprenant

« Si c’est une chronique que je dois coucher sur le papier, il faut qu’elle diffère de toutes les autres, car elle commence, non pas à un seul moment ni en un seul lieu, mais en tous lieux à la fois – peut-être qu’en tous temps serait une expression préférable. On pourrait la faire commencer n’importe où sur le infiniment rivage accidenté du temps. » Ainsi commence La Grande Œuvre du temps. Même si, juste après ces premières lignes, le récit s’empare, pour débuter, de l’histoire de Caspar Last (paradoxe de ce nom qui signifie « dernier »), le « je » utilisé dans ces premiers mots éveille les soupçons. Qui est cet homme ou cette femme qui s’adresse à nous, lecteur ou lectrice, et émet des commentaires sur la nature du temps ? Narrateur omniscient ou personnage de l’histoire ? La suite nous l’indiquera et nous montrera que, décidément, Caspar Last n’est pas le protagoniste principal. Juste un moyen d’initier cette histoire.

D’ailleurs, il apparaît tellement prudent, tellement pusillanime, tellement précautionneux, ce Caspar Last, qu’on se demande même comment il a pu parvenir à découvrir un procédé tellement puissant et tellement porteur de bouleversements gigantesques. Doute confirmé dans le deuxième chapitre : le « je » des premières lignes prend sa place. Tout comme le véritable thème de ce récit apparaît : l’Empire britannique et son étendue. L’Empire britannique et ses conséquences pour le monde, avec ses volontés hégémoniques, sa certitude qu’il détient le modèle idéal qu’il convient de transférer au reste de la planète. Denys Winterset, un jeune fonctionnaire en déplacement à Khartoum fait une rencontre pour le moins particulière : un parfait inconnu l’aborde au bar et lui parle d’un moyen de rendre cet empire qu’il sert encore plus fort, encore plus solide, encore plus grand. Une société secrète aurait découvert le moyen de modifier l’Histoire. Et s’emploierait depuis à consolider ce qu’elle considère comme le modèle du développement : l’Empire britannique.

La preuve par l’exemple

Et là, à travers ce récit court, mais dense et aux multiples ramifications, John Crowley aborde avec recul et sans doute un peu d’ironie le regard que l’on portait sur cette société idéalisée censée apporter des bénéfices absolus à travers la planète entière. Les célèbres bienfaits du colonialisme : le progrès apporté à des populations souvent jugées inférieures par le colon, tellement magnanime dans sa générosité. Mais surtout terriblement aveugle aux bouleversements dont il est la cause. Et dans ce récit, avec l’irruption des changements temporels possibles, les conséquences peuvent être terrifiantes. On le découvre avec le parcours de Cecil Rhodes, personnage sulfureux impliqué dans des conflits armés et une tentative de coup d’état. Quelle influence a-t-il réellement eu ? Que se passerait-il si on changeait quelque chose dans son existence ? Quelles conséquences, pas seulement pour lui, mais, puisqu’il est un homme public qui s’est impliqué dans l’histoire de son pays (et d’autres), pour des milliers, voire bien plus, de femmes et d’hommes ?

Un texte de valeur

Encore une fois, l’auteur fait preuve de sa capacité à enrichir un sujet mille fois rebattu. Comme dans Petit, grand ou le parlement des fées (d’ailleurs, il fait ici aussi une incursion, surprenante mais ô combien pensée, dans le monde de l’imaginaire, proche de la fantasy), la construction du récit est d’une complexité suffisante pour obliger le lecteur, la lectrice, à se creuser un peu la cervelle sans simplement se laisser bercer par le ronron des phrases. Les passages d’un chapitre à l’autre peuvent représenter un saut dans le temps, un changement de narrateur, une modification du cadre. Et l’écrivain américain ne donne pas nécessairement les clefs de façon transparente. Il place des indices suffisants pour que la compréhension se fasse rapidement, mais il convient d’être un peu concentré. Il est déconseillé d’avoir un œil sur son smartphone ou sur un match quelconque à la télévision. John Crowley est un auteur dont les textes, sans être d’une intense complexité, se méritent. Car il utilise l’Histoire et attend de ses lectrices et lecteurs qu’ils fassent l’effort de s’y intéresser, voire de se renseigner en sus. Même s’il donne souvent toutes les clefs, comme c’est le cas ici, parfois, il faut de soi-même aller plus loin afin de mieux appréhender le contexte (Le Silex et le miroir en est une preuve évidente). Et c’est ce qui fait la valeur et la place prépondérante dans le panorama de la science-fiction de l’œuvre de cet écrivain. Cette novella, publiée à la fin du siècle dernier, est encore d’une actualité brûlante et d’une force considérable.

Remercions les éditions de L’Atalante pour leur travail sur les ouvrages de John Crowley. Ainsi, les textes de cet auteur restent disponibles et avec une traduction harmonisée et modernisée, ils s’offrent aux lectrices et lecteurs actuels vêtus de leurs plus beaux atours (les couvertures sont de toute beauté). La réédition de La Grande Œuvre du temps ouvre des perspectives phénoménales : à partir d’un achat de timbre, on voyage à travers l’Empire britannique, depuis les chutes Victoria jusqu’aux salons douillets d’un club typiquement anglais. Et on s’interroge avec l’auteur sur les bonnes intentions et leurs conséquences, sur les visions du monde biaisées, sur l’ingérence et ses turpides cachées. Une leçon menée de main de maître.

Publié le 11 mars 2026