Riche, amusant, attendrissant, émouvant, Terry Pratchett et la mort : mourir en majuscules est une lecture nécessaire pour tout amoureux de l’œuvre de Terry Pratchett

Terry Pratchett et la mort : mourir en majuscules - Le nocher des livres
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S’il est un personnage symbolique de l’indispensable série des annales du Disque-Monde, c’est bien la Mort. Cet être typique de notre imaginaire européen, squelette vêtu de noir et armé d’une faux, qui vient accueillir les défunts et les accompagne de l’autre côté. Sans que l’on sache jamais de quoi est composé cet autre lieu. Masculin dans ses accords grammaticaux, parlant en petites majuscules, il est présent dans quasiment tous les romans de la série et évolue au cours des épisodes. Jusqu’à établir un dialogue avec l’auteur, mort voilà une dizaine d’années, et qui laisse un grand vide dans le panorama de l’imaginaire (avec Pierre Bordage, également, l’année dernière, la période est décidément détestable !). Justine Breton dans cet essai se penche sur la trajectoire de cet être composé d’os et de bonté, finalement, et rend également un hommage documenté et sincère au grand auteur disparu en 2015.

Une Mort qui évolue

Comment passe-t-on d’une figure au départ effrayante, représentant l’ultime angoisse de chacun, à un personnage sympathique et plébiscité par les lecteurs et les lectrices ? À tel point que c’est lui qui est convoqué lors du décès de Terry Pratchett par sa fille et son assistant (Rob Wilkins, auteur du très riche et capital pour les passionnés Terry Pratchett. Une vie avec notes de bas de page. La biographie officielle) dans le message annonçant la triste nouvelle : « At last, Sir Terry, we must walk together. » (« Enfin, Sir Terry, il nous faut cheminer ensemble. »). Comment cet être vêtu de noir, terrifiant, vecteur de la fin ultime, est-il devenu comme un double de l’auteur pour ce qui est des interrogations sur notre façon de vivre ensemble ? Et de mourir. Justine Breton répond avec efficacité et fluidité à ces questions. Dans cet essai qui est tout sauf ennuyeux ou assommant, elle étudie de façon très érudite (il suffit de s’apercevoir de sa maîtrise du corpus pratchettien – adjectif qu’on ne trouve pas dans les dictionnaires français, mais qui est présent sur le Wiktionnaire – et de voir le nombre de notes en fin d’ouvrage) la Mort selon Pratchett : d’où il (on ne revient pas sur le fait que le personnage est masculin, d’où les accords surprenants, du moins au début – on en profite pour signaler cette anecdote : le traducteur français émérite de la saga, Patrick Couton, comme il est censé être possible de lire les romans des Annales du Disque-Monde dans n’importe quel ordre, s’était donné pour défi de trouver à chaque nouvel opus une nouvelle façon de présenter cette particularité en note ; rien que cela est savoureux et donne envie de feuilleter à nouveau tous les tomes) part (une mort très classique, surtout dans les récits de fantasy, agacée par la survie anormale de Rincevent) et où il arrive (un personnage en plein doute, en pleine introspection, qui donne aux lectrices et lecteurs certaines clefs de compréhension de la pensée de l’auteur britannique).

Un être empli de doutes

La mort, paradoxalement, est l’un des personnages les plus humains de ces textes. Et sa richesse est évidente, ne serait-ce que quand on voit le nombre d’ouvrages que l’auteur lui a consacrés : Mortimer, Le Faucheur, Accros du roc, Le Père Porcher et Procrastination. Ce n’est pas rien. Il est très proche de Mémé Ciredutemps qu’il accompagnera finalement jusqu’au bout. Décès d’ailleurs exceptionnel, car comme le remarque Justine Breton, malgré l’omniprésence de la Mort, peu de héros de la saga passent de vie à trépas. Au dernier moment, Terry Pratchett semble toujours regretter une possible disparition et laisse une chance au personnage, trouvant des subterfuges parfois tortueux, mais de toute façon satisfaisants. Cet allié ne peut remplir son rôle. Du moins pas sans se demander pourquoi. Car la Mort a beau être d’une grande puissance, ce n’est pas lui qui décide. Il n’est qu’un exécutant qui aime bien faire son travail, mais regrette souvent.

En effet, sa naïveté, son manque de connaissance de la nature humaine qu’il côtoie pourtant au quotidien, créent en lui des questions et des besoins qu’il ne maîtrise pas. D’où ses tentatives de mise en retrait, quand il laisse la place, volontairement ou non, à un ou une remplaçante. Et ses remarques très humaines, qui permettent aux lecteurs et lectrices d’aborder plus aisément, ou en tout cas, moins douloureusement, la disparition d’un être d’encre et de papier, qu’il soit femme, homme, créature sortie des légendes, ou même rat (car les rats aussi ont leur mort, étonnamment).

Derrière le personnage, l’auteur

Et c’est progressivement que l’ouvrage bascule peu à peu de l’étude à la simili-biographie. En effet, si le début de Terry Pratchett et la mort : mourir en majuscules se présente comme un essai agréable mais classique d’un protagoniste d’une œuvre littéraire, on entre peu à peu dans la vie de l’auteur par cet intermédiaire. Il faut se souvenir qu’on a diagnostiqué à Terry Pratchett en 2007 une « forme rare et précoce de la maladie d’Alzheimer ». Ce qui l’a amené à réfléchir encore davantage à ce sujet de la mort qui l’occupait déjà beaucoup. Et à amplifier sa réflexion sur la façon de l’accompagner.

Car dans Les Annales du Disque-Monde, pas d’au-delà décrit et idéalisé. L’auteur s’occupe avant tout de comment on passe à vie à trépas et comment on peut aider celles et ceux qui restent. Les morts, guidés par ce personnage attachant (pour les lectrices et lecteurs, car la défunte, le défunt n’est que rarement ravi de découvrir sa présence, ce qui donne lieu à des scènes fort drôles), traversent pour la plupart « un désert de sable noir qui les accueille pour leur repos éternel ». Et c’est terminé. Et il le fera jusqu’au bout, jusqu’à la venue de la Mort, qu’il disait en tout cas ne pas craindre, comme l’indique la devise qu’il s’était choisie pour orner son blason suite à son anoblissement par la reine en 2008 : « NOLI TIMERE MESSOREM » (« Ne crains pas le Faucheur »).

Par contre, comme le font remarquer les sorcières, il est nécessaire de s’occuper de celles et ceux qui restent, qui doivent s’habituer à l’idée. Digérer ce passage obligé, mais guère plaisant. D’ailleurs, « Les premiers mots que les personnages prononcent en le voyant sont généralement « Oh, non… » ». Et Terry Pratchett, lors des dernières années de sa vie, s’est beaucoup occupé de notre façon de gérer tout cela, n’hésitant pas à participer à un film à propos de la fin de vie, car il était très sensible aux derniers moments et à la façon de mourir, militant au sujet du « suicide assisté ou d[e l]’euthanasie ». Car pour lui, il faut savoir nommer les choses afin de pouvoir lutter : « il rappelle que pour pouvoir affronter un ennemi, il faut d’abord être en capacité de dire son nom. Pratchett s’appuie ici sur une conception du langage chère à la fantasy, où les mots ont un pouvoir direct sur le monde, que ce soit par l’intermédiaire de formules magiques qui altèrent la matière, ou parce que les mots révèlent les identités véritables, comme dans le Cycle de Terremer d’Ursula K. Le Guin. »

Riche, amusant, attendrissant, émouvant, Terry Pratchett et la mort : mourir en majuscules est une lecture nécessaire pour tout amoureux de l’œuvre de Terry Pratchett car il permet de découvrir (ou redécouvrir) des aspects des romans de l’écrivain britannique. Mais aussi de s’approcher de l’homme, surtout dans ses derniers moments, et ce de façon humaine, sans pathos, mais avec une sensibilité qui rend la mort de cet auteur encore plus regrettable tant on aimerait encore entendre ses paroles résonner et, surtout, lire ses mots. Merci à Justine Breton pour cela.
Publié le 29 janvier 2026