Dès que j’ai vu la composition de la couverture de Thibault Daumain, j’ai été irrésistiblement attirée par le texte de la canadienne Christiane Vadnais. Une femme, des poissons, l’océan, cela me rappelait La vieille anglaise et le continent que j’ai beaucoup aimé. Les deux ont effectivement à coeur de regarder nos sociétés actuelles et ce qu’elles font à la nature. Mais c’est une nouvelle pièce à l’édifice que propose Christiane.
Avec elle, je découvre, sauf erreur de ma part, la science fiction canadienne pour la première fois et l’autrice met fortement à l’honneur son pays avec le Saint Laurent qui sert de cadre à l’histoire. C’est une ambiance très particulière. Pour le reste, nous sommes dans un bon et classique texte d’anticipation, critique envers les grosses sociétés, leur rapport trompeur à l’environnement, le greenwashing et les lobbying. Ma foi, c’est fort réussi.
Réussi parce que j’ai trouvé le texte terriblement unique et immersif. L’autrice a une plume des plus poétiques qui m’a fait un bien fou après plusieurs textes peu travaillés où je m’ennuyais un peu. Ici, c’est beau sans en faire trop. Cela interpelle le lecteur. C’est riche et cela dit quelque chose. L’ambiance est unique. C’est à la fois étrange et entêtant. Cela nous emporte dans un autre monde. C’est réjouissant !
Christiane nous propose de suivre Clémence, une ex-militante écolo, qui pense avoir trouvé sa place au sein de l’entreprise Torrents, qui en plein coeur de Montréal, dans une grande tour, abrite aussi bien ses employés qu’une foultitude d’espèces animales et végétales qui devraient servir à aider ce monde en déliquescence. Sauf que ce n’est pas dans un but si altruiste que cela, malgré l’effondrement climatique qui est en train de se produire et Clémence va se retrouver en plein coeur de cette accélération de la crise qui va bouleverser l’écosystème du Saint Laurent, fleuve si cher à son coeur. Elle va devoir regarder sa vie autrement et la reprendre en main, mais le chemin ne sera pas simple.
Cette lecture fut un tourbillon, celui des idéaux de Clémence qui se voient sans cesse bousculés par les circonstances. Cette lecture fut aussi un tourment, celui d’un futur proche crédible où les relations entre les grands et les petits, la vérité et le mensonge, percutent le lecteur. On n’en est plus à réfléchir, on le sait. On en est à réagir. La réponse n’est pas linéaire, n’est pas simple. On se met d’autant plus à la place de Clémence, qui avance, pause, recule, repart, prend X chemins avant de trouver peut-être le bon.
Avec sa plume extrêmement élégante, l’autrice met en place une vraie poésie de l’étrange en réponse à la violence faite aux corps et à la nature. Cela m’a fait penser au Designs de Daisuke Igarashi où là aussi humains et animaux se retrouvaient modifiés pour être adaptés à certains besoins. C’est le cas ici, notamment de ces méduses augmentées qui attireront la curiosité de Clémence, mais également d’autres individus qu’elle croisera. C’est une nature résolument différente, transhumaniste, qui va ressortir, nous offrant des pages proches du body horror avec ces transformations. Mais de la souffrance et la tristesse ressortira une belle sororité qui a su m’émouvoir.
Découpé en deux parties, le texte interroge. Le premier est assez simple, assez classique, mettant en scène une femme face à la découverte de ses illusions. Le second est plus complexe, plus tortueux, évoquant des pistes que celle-ci va tenter de suivre. C’est plus brumeux, plus perturbant, moins clair. Mais comment y voir clair dans ce monde de dupe aussi. Seul fil rouge, le fleuve Saint Laurent, eau-nourricière et eau-mémoire, pour laquelle l’héroïne se transforme peu à peu en troubadour des temps modernes, transmettant histoires du présent comme du passé, une dimension à laquelle je fus très sensible.
J’ai aimé me laisser bercer par ce texte extrêmement riche où la poésie des mots a permis de surmonter la dureté de la situation. J’ai aimé suivre une héroïne en pleine désillusion qui va se rebâtir au sein d’une nouvelle communauté plus proche de ses idéaux, ouvrant les yeux sur les tromperies du grand capital, même de celui qui se prétend «vert ». La lecture fut étrange, entêtante, pleine de riches petites idées que la plume superbe de l’autrice a peu à peu introduit en moi, faisant résonner certains questionnements. Je crois que plus que l’histoire, ce furent l’expérience et les sensations que j’ai ressenti qui en ont fait une si belle lecture pour moi.