Un texte qui assurément ne laisse pas indifférent et invite à la réflexion sur le devenir de notre planète et notre rapport à tous ceux qui l’occupent, et pas juste nous les humains.

Symbioses - Les blablas de Tachan
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Je suis une férue de SF et ce que j’aime dans ce genre, c’est voir mon esprit challengé et mes sens bouleversés. Auteur d’expérience, avec plus de 30 romans à son actif et le double de nouvelles, Johan Heliot semble partager ce goût avec moi ici, dans ce texte d’anticipation climatique mélangeant humanité en voie de disparition, animaux augmentés, transhumains et IA. Je me suis régalée !

Dès l’intense couverture, signée Thomas Dambreville, j’ai été interpellée. Qu’est-ce qui arrivait à notre planète pour qu’autant de vaisseaux semblent la fuir en décollant tous ensemble ? L’auteur, en offrant d’entrée en un texte entre plusieurs temporalités, nous offre cette plongée dans les affres de la Terre afin de comprendre la quête que mèneront dans le futur, en 2094, une jeune militaire cohabitant avec la puce mémorielle de son grand-père, un ours augmenté, le dernier rhinocéros blanc, un phoque et une I.A. mystérieuse. La découverte se fait ensuite en plusieurs temps, de manière pénétrante, lente et parfois un peu confuse, mais très immersive. Un vrai plus pour la fan d’imaginaire que je suis. Car qui n’aime pas plonger dans un monde autre ? Alors, certes, ce fut exigeant mais réellement dépaysant et questionnant, et ce pas qu’au début, mais tout au long de l’histoire, car cette double narration temporelle est présente de bout en bout, de manière des plus réussies. 

L’univers évoqué, c’est celui de notre Terre que nous avons ravagée à cause de notre égo, un égo qui a commis de terribles guerres, un égo qui n’a pas pris en compte l’environnement et ceux qui le peuplaient. Pas de surprise alors qu’une partie de l’humanité ait fuit. La surprise vient du fait qu’on ait trouvé comment donner conscience aux animaux et qu’on ait souhaité le faire, rendant ceux-ci complices et co-auteurs de notre destinée. La surprise vient de la place de l’I.A. dans ces avancées et de l’indépendance qu’elle va prendre, revenant ensuite nous hanter de manière surprenante. L’ensemble donne une quête des décennies plus tard qui va venir questionner tout le monde, et surtout le lecteur qui n’aura jamais toutes les réponses avant la fin. Malin. 

Je me suis sentie vraiment immergée dans ce monde étrange où nos interlocuteurs peuvent être aussi bien humain qu’animaux ou technologie. L’éditeur évoque Watership Down le classique de Richard Adams comme inspiration, il a pleinement raison. Car au-delà d’avoir juste des compagnons animaux augmentés, un peu à la mode des panserbjørnes de La Croisée des mondes de Pullman, nous avons surtout des communautés animales conscientes qui ont pris leurs aises et établies des zones d’influences propres sur Terre et souhaiteraient être respectées, de manière tout aussi politique que la quête des lapins de Watership Down, sauf qu’ici, c’est imminemment plus digeste. 

L’auteur nous aide en cela avec des personnages marquants, aux relations étranges et humaines, tenant compte de leurs nouvelles particularités et s’y fondant. Je pense notamment à Oonia, l’héroïne qui vit avec la mémoire agressive de son grand-père, et qui est accompagnée de Börs, un guerrier ours poète à ses heures perdues, ou encore à Arkadin, le dernier rhinocéros blanc qui joue régulièrement les ambassadeurs et négociateurs avec son ami Spiridon, un phoque. Ensemble, ils formeront un groupe qu’on aimera suivre pour tenter d’éviter une inéluctable guerre entre les pôles où les ambitions de chacun s’échauffent et se confrontent, alors que la Terre est déjà au plus mal. On vit littéralement cette aventure à leurs côtés, dans leur vaisseau, puis sur Terre, au milieu des autres communautés, au cours de chacun des rebondissements et rencontres. J’ai juste eu du mal avec la narration qui offre des chapitres trop courts à mon goût. J’aime quand on reste longtemps avec un groupe, plutôt que quand on papillonne de l’un à l’autre. Je trouve cela plus immersif, mais je sais que ce n’est pas la mode.

Du côté des thématiques, comment vous dire que voir les I.A. exploitées pour donner une conscience à tout un tas d’espèces animales, découvrir les conséquences sur celles qu’on pensait connaître et qui se révèlent tellement différentes, vivre à leurs côtés comme si c’était nos comparses, tout cela m’a fascinée. J’ai aussi eu des étoiles dans les yeux quant à ce qu’est devenue notre planète, l’immigration vers l’espace, l’occupation de la Lune par Théia. Les réflexions sur la conscience et l’altérité sont des sujets qui me parlent, mais l’auteur ne s’arrête pas là, et offre une dimension philosophique sur ce qu’on en fait. La citation qui figure sur le dernier rabat est justement très parlante :  « A quoi sert la conscience de soi si on ne l’utilise qu’au bénéfice de sa propre existence ? ». Il nous appelle à élargir nos horizons, à prendre conscience de nos actes, à faire attention aux autres, des sujets entièrement d’actualité. 

Symbioses fut ainsi une lecture étrange, à la fois un texte dans lequel je me suis totalement immergée et un texte dans lequel je me suis également perdue, en le vivant aux côtés de ces personnages en quête d’un avenir meilleur, où on corrigerait nos erreurs et celles des autres. Un texte lucide et porteur d’espoir, avec une technologie mettant des étoiles dans mes yeux, où on sent que l’auteur a richement travaillé sur les possibilités de ces IA et cette conscience, comme l’illustre sa bibliographie. Un texte qui assurément ne laisse pas indifférent et invite à la réflexion sur le devenir de notre planète et notre rapport à tous ceux qui l’occupent, et pas juste nous les humains.

Publié le 26 mars 2026