2094, ce n’est pas loin finalement. Et c’est là que Johan Heliot place l’ultime bouleversement de l’Humanité. Mais, hélas pour nous s’il s’avère un peu voyant, c’est dès 2040 qu’il imagine un conflit tel que la majorité des femmes et des hommes va périr. Vladimir Poutine, même s’il n’est quasiment jamais nommé, plane comme une ombre maléfique et folle sur ce roman. Symbole de la folie des êtres humains. Ne restent donc plus que les pôles pour vivre, une large bande centrale de la Terre étant soit contaminée, soit trop chaude, soit noyée. Demandez le programme ! Mais d’autres formes de vie se préparent à prendre le relai et tenter de redresser la barre du navire. Enfin, ce qu’il en reste…
Des animaux enfin reconnus comme des êtres vivants à part entière
En effet, tout le monde a entendu parler de ces dauphins, singes et autres animaux utilisés par les armées du monde entier pour effectuer des tâches dangereuses ou inabordables pour les humains. Comme poser des mines ou pénétrer des lignes de défense supposées infranchissables. Servir de chair à canon supplémentaire, en fait. Dans Symbioses, s’appuyant sur la Déclaration de New York sur la conscience animale signée le 19 avril 2024 (citée juste en dessous), Johan Heliot imagine que des appariements entre IQ et cerveaux de mammifères seraient testés et finalement efficaces dès 2027. Signant ainsi la naissance des « AnimAugmentés » ou « enhaussés ». Et donnant ainsi naissance à des groupes d’êtres vivants socialisés autres que les hommes et les femmes. La planète, ou plutôt ce qu’il en reste de viable, est donc un terrain à partager avec des baleines, des phoques, des rhinocéros, des pingouins ou des ours augmentés. Qui s’expriment clairement grâce aux performances des IA et d’appareillages qui leur permettent également de se déplacer plus facilement dans toutes les circonstances. Et qui, pour certains ont choisi des prénoms humains (plus ou moins désuets) : Théodore le léopard de mer travaille par exemple avec le manchot Alcide. Mais d’autres, comme Spiridon le roué éléphant de mer, s’écarte davantage de celles et ceux qui leur ont offert des capacités améliorées. Sans leur demander leur avis, ce que d’aucuns regrettent, pensant avec nostalgie à l’insouciance qui les caractérisait quand ils n’avaient pas à se soucier de géopolitique.
Cette thématique de l’animal augmenté ou hybridé traverse l’histoire de la science-fiction. À la fin du XIXe siècle, H.G. Wells mettait en scène de tels êtres dans L’Île du docteur Moreau et s’interrogeait sur la frontière entre humain et animal. D’autres ont imaginé qu’une autre espèce que les humains prendraient possession de la Terre après notre disparition. Parmi les plus célèbres, Pierre Boulle et sa Planète des singes (1963) ou avant lui Clifford D. Simak et son passionnant Demain les chiens (1952). En bande dessinée, Miguelanxo Prado a préféré le côté maritime, sans renier l’importance des singes dans Demain les dauphins (Les Humanoïdes associés, 1988). Et les exemples sont nombreux, jusqu’au surprenant L’Invention de la mer (Le Tripode) de Laure Limongi roman dans lequel les humains et les animaux se sont hybridés, donnant naissance à des formes de vie particulières, mais aux préoccupations bien proches des nôtres, aux sentiments tout aussi exacerbés.
Le dernier conflit ?
Johan Heliot, lui, insiste par sa chronologie ouvrant son roman, sur la faisabilité de son hypothèse. L’avancée des IA, leurs progrès fulgurants, peuvent permettre de faire accéder à une conscience plus développée et à la parole nombre d’animaux. Après, la question de savoir si cela est dans leur intérêt et si ce serait leur choix s’ils l’avaient est effleurée dans Symbioses, mais reste totalement hypothétique et difficilement vérifiable. En tout cas, l’ancien professeur d’histoire-géographie s’en donne à cœur joie dans la narration des conflits et des jeux de pouvoir. Il part littéralement de notre situation actuelle (la chronologie des premières pages et la bibliographie finale le montrent de façon évidente) et, en ajoutant le paramètre AAug (diminutif pour Animal Augmenté, c’est assez transparent), il imagine une situation politique instable nécessairement. Car comme aujourd’hui, plusieurs logiques s’affrontent. Pour schématiser, les pacifistes, qui considèrent que les guerres précédents ont ait assez de victimes et de dégâts, s’opposent aux appétits de pouvoir et d’hégémonie de certains hommes qui n’ont pas réglé tous leurs problèmes. En l’occurrence, Vladimir Poutine et son « successeur ». Pour de telles personnes, la seule limite est la fin de tout, car elles ne supportent pas les frontières, insultes à leur volonté absurde de pouvoir. Cela est clairement démontré dans Symbioses où la Terre est déjà à genoux et se retrouve à nouveau blessée par certains de ses habitants. Mais, heureusement, un troisième intervenant se mêle au conflit. On l’entraperçoit un peu au début et il prend davantage de place au fur et à mesure que les pages se tournent. Les IA ont elles aussi leur mot à dire. Seront-elles proches des modèles classiques de la SF, assoiffée de pouvoir sur ces formes de vie inférieures que représentent les humains ou auront-elles une autre approche ?
Symbioses. 2094, l’ours et le vaisseau prouve une fois de plus l’amour de Johan Heliot pour les fresques historiques, même si elles se déroulent dans le futur. Cet auteur d’uchronies comme Les Enfants de la Terreur (L’Atalante, 2022), La Fureur des siècles (Critic, 2022) ou Guerre & Peur (Mnémos, 2023) a cette fois-ci franchi le pas des siècles, même s’il ne s’est pas beaucoup éloigné de notre époque, situant son récit à la fin de notre XXIe siècle. Ce roman, qui hésite, comme souvent chez cet écrivain, entre récit pour la jeunesse (certains comportements de personnages, certaines expressions) et texte pour adultes (quelle que soit la tranche d’âge ainsi nommée), offre un regard un peu différent de ce qui est proposé actuellement. Et cette hypothèse animale, si elle surprend au début, finit par convaincre tant l’auteur y met du sien et maîtrise la construction d’un tel univers. Le ton léger permet de supporter le fond atroce et meurtrier. Les personnages haut en couleurs dynamisent la narration et offrent un panel réjouissant. Et l’ouverture sur les étoiles et un ailleurs potentiellement accueillant propose une porte de sortie enthousiasmante (loin de la terraformation de pacotille de Heureux comme jamais, plus proche de la quête des origines d’Au creux des étoiles). Une lecture de circonstance, qui offre un petit rayon d’espoir dans une ciel bien gris.