Maleficium est un grand texte, un cri de colère ironique qui décortique les strates des rapports de domination construits au XIXe, et dont nous sommes toujours les héritiers.

Maleficium - Mondes de poche
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La toute jeune collection poche des éditions l’Atalante, Neptune, a déjà un catalogue étoffé entre inédits en poche issus de leur fond grand format et textes qui déboulent directement. Si on y ajoute une direction artistique et une forme qui mise sur les couleurs métallisées, j’ai l’impression d’avoir en main une déjà vieille collection – rien de péjoratif ici – qui s’imposerait comme une bibliothèque idéale, entre nouveautés et classiques.

Bien m’en a pris pour cette excellente surprise. Maleficium se présente comme un fix-up avec un schéma précis, qui parle de toutes les formes de domination, mais qui est en réalité un roman.

De prime abord, on pourrait penser que Maleficium est un recueil de nouvelles, elles-mêmes construites selon une recette identifiable. Toutes commencent par un sacrement de pénitence – ou confession – où un pêcheur, mâle toujours, vient reconnaitre une faute devant un prêtre, le même à chaque fois. L’individu a une passion dévorante, liée en général à sa profession, qui l’a poussé à aller en Orient pour la satisfaire et saisir des opportunités ; le texte fait toujours une large place aux descriptions techniques et méticuleuses de ces artisanats ou passions. Sur place, il fait toujours la rencontre d’une femme, dont la lèvre supérieure est déformée, et qui lui révèle comment satisfaire son envie. Le surnaturel s’invite et le prix à payer est toujours très élevé, sous forme d’une tare physique, qui pousse à la confession pour obtenir le pardon. Il y a toujours également une chute à ces nouvelles, qui voit le pêcheur émettre un avertissement, voire tenter de corrompre son confesseur. Ce schéma répétitif peut être déstabilisant après les premiers textes mais cela devient très vite extrêmement jouissif : essayer d’associer chacun des sept récits à un pêché capital, deviner comment interviendra la jeune fille à la lèvre, quelle forme prendra l’élément fantastique… La mécanique répétitive crée l’attente, le jeu même, et on a hâte de découvrir le chapitre suivant.

Mais les narrateurs ne sont pas des anges, ni même des victimes. Ils viennent en rampant, pleurnichant sur un préjudice qu’ils auraient subi, mais qu’ils sont eux-mêmes allés chercher. En réalité, ce sont des prédateurs, à plus d’un titre. Européens, en quête d’un produit exotique : safran, écailles de tortue, tapis… et tous découvrent qu’en Orient, il y a le moyen d’obtenir ce produit ; ils s’y rendent donc, non pas pour étudier ou s’émerveiller devant un savoir-faire qui leur échappe, mais dans une logique de pillage, estimant que cela leur revient de droit. Maleficium s’inscrit dans une veine orientaliste, avec ce contexte de la fin du XIXe, de la colonisation d’un Orient d’Épinal : ces voyageurs ne viennent pas découvrir, mais cherchent un exotisme de pacotille, qui ne sert qu’à confirmer leurs représentations stéréotypées. Les femmes en sont les premières victimes, essentialisées et intrinsèquement objets de convoitises, à fortiori les Orientales à qui l’on prête tous les vices que l’on aime détester, ou que l’on déteste aimer. Chaque pêché a comme vecteur le corps de cette femme d’Orient, qui n’a que pour seul désir d’infecter le corps de l’homme européen. Le regret de ces derniers n’est jamais sincère, ils ne sont jamais responsables : ils ont été tentés, et l’Église est sommée de les aider. Ce que l’Occidental veut…

Formellement, Martine Desjardins nous a concocté un petit bijou. La langue est riche et travaillée, et l’autrice s’amuse à jouer avec elle, l’étymologie latine notamment, pour brouiller les frontières. Par la polysémie, tout devient ambivalent, comme les actions des personnages ou ce qu’ils observent : un stigmate est-il nécessairement un symbole miraculeux ? En creux, la question posée par ces confessions – et leurs narrateurs peu fiables – est celle de la décision de ce qui est divin. Il semblerait que, davantage que ce qui est raconté, c’est surtout celui qui raconte, le contexte, ainsi que celui qui reçoit cette parole qui sont les critères déterminants. C’est ici que Maleficium touche à la perfection car il y a un huitième texte – non, vous comptez bien, il n’y a pourtant que sept pêchés capitaux – qui transforme ce fix-up en un vrai roman. L’autrice n’a pas cédé à la facilité avec ces textes rédigés selon le même modèle, mais elle construit bien une vaste histoire où tout fait sens, avec une magistrale mise en abyme qui enfonce le clou – désolé – de la dénonciation des rapports de domination.

Maleficium est un grand texte, un cri de colère ironique qui décortique les strates des rapports de domination construits au XIXe, et dont nous sommes toujours les héritiers.

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Publié le 26 mars 2026

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